Orchestre symphonique et génération X : dix œuvres québécoises – Propositions d’écoute 4

cardinal au bain Cardinal au bain. Crédit : CD

Orchestre symphonique et génération X : dix œuvres québécoises

Dans la musique du 20e siècle, les ruptures radicales avec les « traditions bourgeoises » au nom de projets nouveaux ont ouvert la voie à des possibilités inédites, mais elles ont aussi eu pour effet de distancier les désirs des compositeurs, des interprètes et des auditeurs. Cela a fait couler beaucoup d’encre[1]. S’il y a un espace où s’entrechoquent particulièrement ces désirs souvent multidirectionnels, c’est bien l’orchestre symphonique. Et on sait que les compositeurs contemporains n’y sont pas toujours les bienvenus, surtout lorsqu’ils ne sont ni post-romantiques, ni hollywoodiens. Mais maintenant, dans ces années d’« après-rupture »[2], où le 20e siècle constitue pour les compositeurs « un passé à dépasser sans outrepasser » (l’expression est du psychanalyste Dominique Scarfone[3]), les choses évoluent-elles ? Sommes-nous en train de passer à autre chose ? Si c’est le cas, est-ce pour le mieux ? Ou, au contraire, malgré tous les efforts, toutes les mains tendues, la musique « classique contemporaine » est-elle en train de céder à un long marasme de réaction conservatrice, sans enthousiasme et sans horizon ? De telles évolutions, ou impasses, sont malaisées à observer en temps réel, et ne sont souvent perçues avec discernement qu’avec un certain recul, après le feu de l’action. Encore faut-il du feu et de l’action ! Souvenons-nous que pour Mahler, la tradition n’était pas la vénération des cendres, mais la passation du feu. La lumière des étoiles met du temps à voyager jusqu’à nous et, généralement, tout ne change pas uniformément et d’un coup, comme un banc de poissons. Quoi qu’il en soit, depuis quelques années, de nombreux compositeurs relativement jeunes – la première génération, en fait, à être apparue alors que « l’après-rupture » était déjà en cours – sont invités régulièrement à travailler avec l’orchestre symphonique, celui-ci faisant de plus en plus partie de leurs parcours artistiques respectifs et répondant à leur désir d’une place et d’une participation plus grandes dans la cité. Il faut saluer ici l’ouverture des orchestres symphoniques à ces jeunes créateurs. Voici, pour en témoigner, une liste de dix œuvres significatives[4] pour orchestre symphonique par autant de compositeurs québécois nés – ici ou ailleurs – entre 1967 (l’année de l’Expo) et 1980 (l’année du premier référendum pour l’indépendance du Québec). Ces compositeurs de la génération dite X, tous très différents les uns des autres, sont liés par cette différence même, qui est un trait de l’époque, mais aussi du lieu. Cette liste n’est, bien sûr, pas exhaustive. Ces compositeurs ont des prédécesseurs (Walter Boudreau, Denis Gougeon, Michel Longtin, par exemple, sont d’excellents « symphonistes ») et, déjà, des successeurs (dont Zosha di Castri et Sammy Moussa qui, au tournant de la trentaine, mènent des carrières internationales tout à fait remarquables).

1. Concerto pour orchestre (2007) d’Ana Sokolović (née en 1968)

D’origine serbe, Ana Sokolović a immigré à Montréal au début des années 1990, où elle a étudié avec Jose Evangelista. C’est auprès d’Evangelista – compositeur féru d’ethnomusicologie – qu’elle a commencé à intégrer à son langage musical des éléments folkloriques des Balkans. Très vivante et colorée, d’un métier extrêmement maitrisé, sa musique s’est rapidement imposée sur la scène artistique québécoise et rayonne, de plus en plus, internationalement. Son Concerto pour orchestre, créé par l’Orchestre symphonique de Montréal en 2007, sous la direction de Kent Nagano, démontre l’étendu de sa palette d’expression et de sa technique. Dans une forme A-B-A (vif-lent-vif) très simple, l’auditeur passe par une pléthore d’atmosphères souvent complexes, toujours directes. On peut entendre l’œuvre sur Musiflots (un service d’écoute en continu du Centre de musique canadienne)[5] :

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=50048v

2. Hockney People (1998) de Michael Oesterle (né en 1968)

Né en Allemagne, immigré au Canada à l’adolescence, installé à Montréal suite à ses études, et vivant présentement à Deux-Montagnes, Michael Oesterle, lauréat en 1995 du prestigieux concours international de composition Gaudeamus, a beaucoup composé pour orchestre, notamment grâce à des résidences auprès de l’Orchestre métropolitain au début des années 2000 et, depuis 2011, du Victoria Symphony Orchestra. Hockney People, créé par le Winnipeg Symphony Orchestra en 1998, montre à quel point Oesterle est un compositeur sensible et raffiné, sachant manier la répétition et ses engrenages avec beaucoup de subtilité, et traiter des textures complexes en maintenant toujours une grande transparence. Disponible sur Musiflots également :

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=50046

3. Duels (2009) de Simon Bertrand (né en 1969)

Compositeur montréalais présentement en résidence à l’Orchestre symphonique de Longueuil, Simon Bertrand a beaucoup voyagé, notamment au Japon où il a vécu quelques années. En 2009, il a été sélectionné par la Société de musique contemporaine du Québec pour participer, avec sept autres compositeurs québécois, à un concours international de composition à Shanghai[6]. L’œuvre composée par Bertrand à cette occasion – un double concerto bref et dense  (environ 7 minutes) pour erhu, violon et orchestre d’après une mélodie traditionnelle chinoise – témoigne de la subtilité de son oreille harmonique et timbrale, et de son goût pour un certain dépouillement ritualiste. Le Centre de musique canadienne a rendu accessible sur YouTube une captation de l’œuvre :

4. Sanctuary (2005) de Paul Frehner (né en 1970)

Originaire de Montréal, Paul Frehner vit, depuis quelques années, près de Toronto. On se souviendra qu’il fut le lauréat du Prix canadien du Concours international de composition de l’Orchestre symphonique de Montréal en 2007, avec son œuvre Lila. Il est le créateur de nombreuses œuvres pour orchestre, souvent commandée par l’Esprit Orchestra de Toronto. C’est le cas de Sanctuary. Dans cette œuvre de 25 minutes, on entend des cycles rythmiques et des couleurs percussives donnant une touche orientalisante. On y reconnait aussi un lyrisme singulier, une mélancolie fréquente dans les œuvres de Frehner. Pour entendre Sanctuary sur Musiflots :

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=61861

5. Stark, utter, forego (2003) de Yannick Plamondon (né en 1970)

Compositeur de Québec, Yannick Plamondon est une figure incontournable de sa génération. Grâce à lui et quelques autres (par exemple Denis Dion et Éric Morin), la musique contemporaine au Québec n’est pas uniquement une affaire montréalaise. Parmi ses réalisations impliquant l’orchestre, il y a ce concerto de près de 30 minutes destiné au pianiste Marc Courroux et l’Esprit Orchestra, créé en 2003. Comme souvent chez Plamondon, ce travail de composition est traversé d’une réflexion sociale contemporaine; dans ce cas-ci, sur la notion de héros aujourd’hui (par un rapprochement individu-société / soliste-orchestre). Cette œuvre très énergique, aux à-plats caractéristiques de Plamondon (nuances statiques, comme compressées), peut être entendue sur Musiflots:

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=60019

6. Sublimation (2004) d’André Ristic (1972)

Né à Québec, ayant longtemps vécu à Montréal où il a entre autres été pianiste pour le Trio Fibonacci et l’Ensemble contemporain de Montréal+, André Ristic vit maintenant en Belgique. Son univers musical relève d’un esprit « bande-dessinée » débridé, de références culturelles de tout acabit dégainées à toute vitesse, d’une touche low-fi volontiers incohérente, tout cela, paradoxalement, parfaitement maitrisé par un talent et un imaginaire hors du commun. Collaborateur régulier de l’Esprit Orchestra, c’est cet orchestre qui a créé sa pièce Sublimation (2004), une œuvre « survitaminée » typique du style de Ristic, également disponible sur Musiflots :

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=60021

7. Arcadiac (2005, rév. 2007) de Nicole Lizée (1973)

Nicole Lizée est née en Saskatchewan et vit à Montréal depuis plusieurs années. Elle développe une œuvre dans laquelle les catégories de « populaire » et de « savant » sont imbriquées au point d’en devenir indiscernables. On trouve ainsi, dans ses pièces, de nombreuses références musicales punk, new-wave et metal, entre autres. Dans un esprit rétro-futuriste, elle utilise volontiers des appareils vintage et saugrenus, comme des stylophones, des jeux de karaoke, ou de vieilles consoles de jeux vidéos. D’abord écrite en 2005 pour l’Association des orchestres de jeunes du Québec, Arcadiac, pour orchestre, vidéo et consoles d’arcades des années 1970 et 1980, a été révisée en 2007 pour le Winnipeg Symphony Orchestra. Pour l’entendre sur Musiflots :

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=60024

Un extrait vidéo est aussi disponible sur le site de la compositrice :

http://www.nicolelizee.com/video-2/#.UxSvqlyyKfg

8. Concerto du Printemps (2012) de Julien Bilodeau (1974)

Originaire de Québec, Julien Bilodeau s’installe à Montréal au début des années 2000. Il habite toujours cette ville, après avoir séjourné quelque temps en Europe. Refusant les diktats modernistes qui ne lui conviennent pas, tout en étant très stimulé, par exemple, par Stockhausen ou la composition assistée par ordinateur, Bilodeau fait vibrer ses œuvres de cette tension faussement paradoxale. Plusieurs ont découvert Bilodeau avec sa pièce Qu’un cri élève nos chants !, composée pour l’inauguration de la Maison symphonique. C’est un peu plus tard, en 2012, que l’Orchestre de la francophonie créait, avec le pianiste Matthieu Fortin, le Concerto du printemps. Cette œuvre d’envergure (25 minutes), extrêmement bien orchestrée, aux gestes finement sculptés, passant habilement de figures parfois très modernes à des figures très idiomatiques, peut être entendue sur SoundCloud :

9. Choses étonnantes vues en rêve (2009) de Nicolas Gilbert (1979)

Natif de Montréal, qu’il habite toujours, Nicolas Gilbert étonne par ses facultés peu ordinaires, dont témoignent un catalogue déjà profus, quatre romans publiés chez Leméac, et la connaissance de langues étrangères comme le mandarin et le russe. Il entamait, en septembre 2013, une résidence à l’Orchestre symphonique de Laval. Peut-on à la fois être un compositeur de musique contemporaine, pourvu de neurones remarquablement efficaces, et maintenir un contact privilégié avec la candeur et l’esprit d’enfance ? En tout cas, dans la production pour orchestre de Nicolas Gilbert, une place privilégiée est faite aux enfants. Et cela fonctionne non seulement pédagogiquement, mais aussi musicalement. Un exemple marquant en est Choses étonnantes vues en rêve, composée pour l’Orchestre métropolitain, augmenté pour l’occasion d’une section d’instruments Orff (sonnant un peu comme un gamelan balinais) joués par un groupe d’enfants de 9 à 12 ans. Disponible sur Musiflots :

http://www.centremusique.ca/fr/centrestreams/swf?mode=play_by&opt=composer&id=60025

10. Vers les astres (2011) d’Éric Champagne (1980)

Éric Champagne, compositeur montréalais en résidence à l’Orchestre métropolitain pour les saisons 2012-2013 et 2013-2014, compose beaucoup pour orchestre, et consacre lui aussi beaucoup d’énergie à faire découvrir la musique symphonique de notre temps aux jeunes. Sa pièce Vers les astres[7], créée en 2011 par l’OM, s’est d’ailleurs méritée le Prix collégien de musique contemporaine (2012). On sait que la musique contemporaine peut, à son corps défendant (ou pas, c’est selon), « faire peur ». Or, la musique d’Éric Champagne n’a rien pour faire peur, et ne manque pas, a contrario, de faire mouche auprès de plusieurs oreilles généralement réfractaires à la musique de notre temps. Ainsi, Vers les astres, composée à l’occasion des 30 ans de l’OM, vise l’efficacité orchestrale immédiate, est lyrique, souvent tonale, et s’inscrit sans ambages dans la définition romantique du beau. On peut l’entendre sur le site du Prix collégien :

http://www.prixcollegiendemusiquecontemporaine.ca/index.php/laureats-des-editions-anterieures

Maxime McKinley

Compositeur né en 1979, ayant collaboré avec plusieurs orchestres symphoniques, dont l’OSM, l’Orchestre de la francophonie et l’Esprit Orchestra de Toronto. En résidence à la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Lauréat du prix Opus « Compositeur de l’année » pour la saison artistique 2012-2013.

Article édité en collaboration avec la rédaction du site Cette ville étrange. Chronique de la création musicale. (www.cettevilleetrange.org)


[1] Pensons à Requiem pour une avant-garde de Benoît Duteurtre, paru en 1995 (Robert Laffont), et ses nombreux remakes depuis.

[2] Titre d’un article d’Isabelle Paneton paru dans Circuit en 1996 (vol. 7, n° 1).

[3] http://www.youtube.com/watch?v=-G-FroD3eK8

[4] L’un des critères étant aussi que ces œuvres soient accessibles gratuitement sur Internet pour les découvrir.

[5] Ce lien et tous ceux qui suivent ont été vérifiés le 4 mars 2014. Ils permettent d’entendre gratuitement chacune de ces œuvres.

[6] Remporté par Denis Gougeon, un brillant « symphoniste » de la génération précédente.

[7] Sa Première Symphonie – récemment créée par l’OM avec beaucoup de succès –  n’étant pas accessible en ligne, nous avons choisi cette œuvre, elle aussi très significative dans le parcours de Champagne.

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