Les machines sérieuses de McKinley

Qu’est-ce, au juste, qu’une œuvre « sérieuse »? Est-ce qu’une œuvre dont certains passages font irrésistiblement sourire peut prétendre à cette épithète? Est-ce qu’une œuvre sérieuse doit nécessairement être une œuvre « grave »? Difficile de ne pas jongler avec ces concepts après l’écoute du Mauricio de Maxime McKinley. Pour ma part, je n’ai aucun scrupule à en parler comme d’une œuvre sérieuse : on y trouve bien quelques gags, d’ailleurs assez bien tournés, mais l’ensemble ne laisse pas une impression de comique mais bien d’ambiguïté. À tous les niveaux, c’est une musique ambiguë, qui dit une chose et son contraire, qui enchaîne des matériaux si contrastés qu’ils ont, mis ensemble, quelque chose d’absurde et d’irréel. Et, au bout du compte, l’ambigu est toujours sérieux, plus sérieux, même, que le grave, parce qu’il suscite le doute et la réflexion. Et réfléchir, c’est sérieux…

Prenons cet accord, au piano, qui ouvre la pièce, surgit régulièrement tout au long de l’œuvre pour briser les processus en cours et sur lequel se termine l’œuvre. L’accord change un peu au fur et à mesure du déroulement, mais il garde toujours le même caractère : lourd, grave, impérieux. À partir d’un certain moment, on commence à comprendre que, peu importe ce qui se passe dans l’œuvre, cet accord finira toujours par nous tomber dessus et tout interrompre. Et le contraste entre cet accord sombre et le matériau parfois franchement amusant qu’il vient briser est très frappant, même troublant. Au niveau du sens (pourquoi cet accord? pourquoi ces interruptions? qu’est-ce que ça veut dire?), on ne sait plus trop à quoi s’en tenir, et on se prend à réfléchir.
Il y a tout plein de petites machines, dans Mauricio. De ces machines huilées et astiquées dont McKinley a fait sa spécialité depuis plusieurs années. Ces machines ont pour rôle de gérer la superposition et la juxtaposition de matériaux contrastés, de parfois leur donner une direction, parfois encadrer leur caractère statique. McKinley joue avec des objets musicaux, les assemble, les déplace, les met en perspective. La nature exacte de ces objets? Sans être tout à fait secondaire, ce n’est pas un élément vraiment central de sa démarche. Ici, ces objets ont parfois été créés de toutes pièces et ont parfois été trouvés à différents endroits. Ces endroits, cependant, n’ont pas été choisis au hasard, puisque McKinley a réuni des citations de Beethoven, de Kagel et de… McKinley, les trois compositeurs au programme du concert du Trio Fibonacci où Mauricio était créée. Des citations, oui, qui contribuent à donner de la perspective au discours, à le rendre plus complexe et aussi plus ambigu. Encore l’ambiguïté.

Maxime est un vieux pote à moi : c’est de notoriété publique. Ça ne m’empêche pas d’être pleinement conscient qu’il nous a livré l’autre soir une œuvre robuste, complexe et séduisante. L’une de ses meilleures, pas de doute là -dessus, et rendue de manière éblouissante par le Fibonacci, fine fleur de nos formations de chambre. Mais, dites-moi, hein, où étiez-vous donc?

Maxime McKinley : Théâtres invisibles
Trio Fibonacci
14 octobre 2010, 20h
rencontre pré-concert, 19h30
Conservatoire de musique de montréal
Programme :
Ludwig Van Beethoven, Trio opus 1, no 3 (1793)
Mauricio Kagel, Trio in zwei Sà¤tzen (2006-07) [création nord-américaine]
Maxime McKinley, Mauricio (2010) pour trio avec piano[création]
Maxime McKinley, Territoire Lune (2010) pour violon [création]
Maxime McKinley, Wirkunst-Forum (2004-05) pour trio avec piano

Crédit photo : Mathieu Morelle

Qu’est-ce, au juste, qu’une œuvre « sérieuse »? Est-ce qu’une œuvre dont certains passages font irrésistiblement sourire peut prétendre à cette épithète? Est-ce qu’une œuvre sérieuse doit nécessairement être une œuvre « grave »? Difficile de ne pas jongler avec ces concepts après l’écoute du Mauricio de Maxime McKinley. Pour ma part, je n’ai aucun scrupule à en parler comme d’une œuvre sérieuse : on y trouve bien quelques gags, d’ailleurs assez bien tournés, mais l’ensemble ne laisse pas une impression de comique mais bien d’ambiguïté. À tous les niveaux, c’est une musique ambiguë, qui dit une chose et son contraire, qui enchaîne des matériaux si contrastés qu’ils ont, mis ensemble, quelque chose d’absurde et d’irréel. Et, au bout du compte, l’ambigu est toujours sérieux, plus sérieux, même, que le grave, parce qu’il suscite le doute et la réflexion. Et réfléchir, c’est sérieux…

Prenons cet accord, au piano, qui ouvre la pièce, surgit régulièrement tout au long de l’œuvre pour briser les processus en cours et sur lequel se termine l’œuvre. L’accord change un peu au fur et à mesure du déroulement, mais il garde toujours le même caractère : lourd, grave, impérieux. À partir d’un certain moment, on commence à comprendre que, peu importe ce qui se passe dans l’œuvre, cet accord finira toujours par nous tomber dessus et tout interrompre. Et le contraste entre cet accord sombre et le matériau parfois franchement amusant qu’il vient briser est très frappant, même troublant. Au niveau du sens (pourquoi cet accord? pourquoi ces interruptions? qu’est-ce que ça veut dire?), on ne sait plus trop à quoi s’en tenir, et on se prend à réfléchir.
Il y a tout plein de petites machines, dans Mauricio. De ces machines huilées et astiquées dont McKinley a fait sa spécialité depuis plusieurs années. Ces machines ont pour rôle de gérer la superposition et la juxtaposition de matériaux contrastés, de parfois leur donner une direction, parfois encadrer leur caractère statique. McKinley joue avec des objets musicaux, les assemble, les déplace, les met en perspective. La nature exacte de ces objets? Sans être tout à fait secondaire, ce n’est pas un élément vraiment central de sa démarche. Ici, ces objets ont parfois été créés de toutes pièces et ont parfois été trouvés à différents endroits. Ces endroits, cependant, n’ont pas été choisis au hasard, puisque McKinley a réuni des citations de Beethoven, de Kagel et de… McKinley, les trois compositeurs au programme du concert du Trio Fibonacci où Mauricio était créée. Des citations, oui, qui contribuent à donner de la perspective au discours, à le rendre plus complexe et aussi plus ambigu. Encore l’ambiguïté.

Maxime est un vieux pote à moi : c’est de notoriété publique. Ça ne m’empêche pas d’être pleinement conscient qu’il nous a livré l’autre soir une œuvre robuste, complexe et séduisante. L’une de ses meilleures, pas de doute là -dessus, et rendue de manière éblouissante par le Fibonacci, fine fleur de nos formations de chambre. Mais, dites-moi, hein, où étiez-vous donc?

Maxime McKinley : Théâtres invisibles
Trio Fibonacci
14 octobre 2010, 20h
rencontre pré-concert, 19h30
Conservatoire de musique de montréal
Programme :
Ludwig Van Beethoven, Trio opus 1, no 3 (1793)
Mauricio Kagel, Trio in zwei Sà¤tzen (2006-07) [création nord-américaine]
Maxime McKinley, Mauricio (2010) pour trio avec piano[création]
Maxime McKinley, Territoire Lune (2010) pour violon [création]
Maxime McKinley, Wirkunst-Forum (2004-05) pour trio avec piano

Crédit photo : Mathieu Morelle

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