Immersion naturelle

Simon Martin : Musique d’art (2021)

Pour trompette, cor, trombone, euphonium à double pavillon et électronique

Création 23 mai 2021 

Ensemble Musikfabrik et Projections libérantes

            Quand, dans la nature, nous est-il donné de tomber sur deux objets, deux phénomènes ayant une correspondance numérique parfaite ? Aucune feuille d’arbre n’est comme la suivante, aucune montagne n’est exactement cent fois plus petite que la cordillère. Or, il a de ces sons qui transcendent leur état initial de résonance embrouillée : une goutte d’eau dans une grotte, le martellement d’un pic dans un tronc creux, le sifflement du vent. Ces sons ne sont pas dits harmonieux par hasard… Frappez une corde et regardez-la frétiller : elle produit une vague certes, et dans cette vague, une autre vague plus petite, et dans celle-ci, une autre encore. Ces cercles concentriques sont ses harmoniques et celles-ci coexistent dans un espace de relations numériques exactes, comme on n’en trouve nulle part ailleurs dans la nature. La forme d’onde du do grave est précisément, non pas approximativement, non pas « tout juste », mais parfaitement deux fois plus grande que celle d’un autre do à l’octave du premier. C’est pour cela qu’elles portent le même nom et que notre esprit les entend comme telles. Ainsi donc, dans notre monde, les mathématiques, les géométries pures, à moins de les dessiner nous-mêmes sur une feuille, ne sont jamais autant perceptibles que dans les sons harmonieux. Qu’on en soit conscient ou non, c’est la matière même de l’expérience musicale. 

Ces formes pures sont pourchassées par les musiciens depuis des millénaires. Exécuter deux notes sur deux instruments dans une relation parfaite de deux contre trois (par exemple un do et un sol) est chose assez simple. La relation rationnelle entre les deux notes sera perçue en tant qu’harmonie. Ajoutez d’autres instruments, davantage de notes, une mélodie plus complexe et certains compromis devront être faits. La pureté des proportions s’en trouvera tarie. Par exemple, nous vivons depuis plus de deux siècles sous l’hégémonie du tempérament égal. Un compromis, justement, qui fixe un certain nombre d’intervalles artificiels pouvant exister entre toutes les notes et permet ainsi davantage de voltiges dans des musiques des plus élaborées, mais qui sonneraient fausses à nos ancêtres.

Ce préambule ne sert qu’à rendre justice à la démarche des plus ambitieuses du compositeur québécois Simon Martin, dont la pièce Musique d’art (2021) vient d’être créée par l’ensemble Musikfabrik de Cologne. Musique d’art est un projet en continu, dont chaque pièce, chaque incarnation est sa propre œuvre indépendante. Le fil d’Ariane est la quête de l’intonation pure, d’une harmonie flottante, aussi primitive que sublime, sans traces d’influences extérieures, sans objet autre que les relations originelles entre les notes. Pour cette version 2021 de Musique d’art, Simon a fait appel à la section des cuivres d’un ensemble émérite. Il s’agit de sa deuxième collaboration avec Musikfabrik après son Musique d’art (2019) pour ensemble à cordes et électronique. Contingences pandémiques obligent, le concert était diffusé en ligne pour deux représentations, dimanche le 23 mai 2021 et est disponible jusqu’au 30 juin 2021 à l’adresse suivante : https://levivier.ca/fr/concerts/concerts-en-rediffusion.  

Et tel que mentionné plus haut avec la goutte d’eau qui résonne jusqu’au fond de la caverne, dès les premières secondes, notre attention est entièrement captée. L’expérience est pratiquement sous-cutanée. Pour ma part, j’en ai été distrait au point d’oublier, lors de mon premier visionnement, de me mettre un casque d’écoute, comme le recommandait la note de programme. C’est dire le caractère irréprochable de la prise de son et de la captation visuelle (Guillaume Barrette à Montréal, Daniel Seitz à Cologne pour la sonorisation ; vidéo, Janet Sinica). Chacun dans leur douche de lumière ultramarine, les musiciens envoient, comme au ralenti, de longues notes tenues, parfois avec sourdine, toujours en crescendo/decrescendo. Celles-ci sont rarement attaquées simultanément, plutôt en tuilage. La musique est donc continue, mais en constante mutation. Une note, aussi longue soit-elle, ne possède aucune garantie quant à son rôle dans l’accord qui va émerger. On la suspecte tonique, puis, avec l’entrée du musicien suivant, sa fonction s’altère, elle devient la tierce d’un accord mineur, puis, à la fin du souffle, dominante d’un nouvel assemblage. Et le non-musicien comme l’érudit sont habilités de façon égale, démocratique, à percevoir ces métamorphoses. Elles affectent pareillement la centrale nerveuse de notre cognition musicale  

Simon Martin, en artiste méticuleux, sait tirer tout le potentiel des composantes simples qu’il s’est donné. À l’aide d’un dispositif électronique discret, qu’on pourrait ne pas remarquer, il enveloppe ses musiciens d’ondes sinusoïdales pures qui donnent la note ou produisent des battements avec les vibrations déjà en jeu ou encore, poursuivent en écho ce qu’on l’on vient d’entendre. De fait, ils ne sont que quatre sur scène, mais on en suppose bien plus. Le paysage sonore est large, ample et ne connait aucun creux. Ainsi soutenus, les musiciens ne se fatiguent jamais, semblent aussi confortables à jouer cette musique que nous à l’entendre.  

Depuis plus d’un demi-siècle, la micro-tonalité est l’apanage de bien des écoles de musique contemporaine. Parfois utilisée pour distordre, d’autres fois pour chamarrer des textures sonores, ces quarts de ton et autres bémols alourdis n’en sont pas moins ostentatoires. De cette Musique d’art, il est entièrement concevable que l’on puisse en écouter les soixante minutes sans même s’apercevoir qu’on est entièrement immergé dans la micro-tonalité. Ceci est un compliment. Cela signifie que le compositeur remporte son pari, rend nécessaire et spontanée l’appréciation d’une restructuration pourtant profonde des conventions harmoniques. Les micro-tons ne sont pas simples accessoires, ils sont brique et mortier. 

Les cuivres, de par leur flexibilité et leur capacité à altérer l’intonation, en font des instruments de choix. Les cordes dans Musique d’art (2019) ont cette même agilité à glisser entre les notes. Mais où la pièce de 2019 dégageait une certaine ambiance baroque, celle de 2021 renvoie à des couleurs encore plus antiques. Les aspects du rituel sont indéniables : répétitions, profondeur, ostinatos. Incantatoire, Musique d’art impose son propre temps, son propre registre de sérieux. Les diverses parties de l’œuvre se distinguent par quelques menus accélérations du débit, quelques altérations de l’harmonie. Ce ne sont pas tant des développements que des paroles qui changent dans un mantra. Des références dans le répertoire pour une telle œuvre ne viennent pas facilement en tête. On pense plutôt à The Gates of Paradise de Robert Fripp, aux « ambient music » d’un Brian Eno ou d’autres artistes électroniques. Mais où ces musiciens formidables disposaient de toute la lutherie synthétique et des oscillateurs possibles, Simon Martin travaille avec du vrai souffle humain. En ce sens, il ne serait pas exagéré de citer d’autres œuvres structurantes et réformatrices, comme Le Clavier bien tempéré de Bach (stricto sensuMusique d’art, avec son exploration des harmonies naturelles, est la démarche inverse du Clavier bien tempéré). Naturellement, une telle attention portée aux harmonies pures fait en sorte que d’autres dimensions du phénomène musical sont moins exploitées, le rythme par exemple, la mélodie. Musique d’art (2021) est parfaitement cohérente et intègre. Mais il sera intéressant, dans les incarnations futures de Musique d’art, d’entendre comment Simon Martin pourra investir les variations rythmiques ou les profils mélodiques avec autant d’inventivité.   

Cette dernière année nous a servi bon nombre de concerts en ligne, avec des degrés assez variables de qualité et d’intérêt. La performance de Musikfabrik est sans doute la première qu’il m’a été donné de voir qui n’est pas un simple succédané à la prestation, mais sa propre œuvre. Certes, entendre ces intonations justes, ces harmoniques ciselées en « présentiel » aurait été formidable. Mais la qualité de l’image, du son, la précision des musiciens, l’ambiance paradoxalement aussi austère que luxuriante qui en découle fait en sorte qu’on ne perd rien au change. Et l’œuvre, l’ambition de cette œuvre : Simon Martin est un compositeur unique de notre paysage et, force est de constater, d’une scène plus internationale. Une île en elle-même. Projections libérantes, la compagnie de production qu’il a fondée, ne cherche pas à produire de saisons musicales, de récital de créations bigarrées, mais des propositions fortes, indépendantes, uniques. Cette collaboration avec Musikfabrik en est un remarquable exemple. 

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