Écoutons-les !

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Écoutons-les !

Réflexions sur deux coups de gueule…

 

Coup sur coup, deux « jeunes » compositeurs de moins de 35 ans, Symon Henry (1985-) et Gabriel Ledoux (1988-), diplômés de composition au Conservatoire de musique de Montréal en 2012 et 2014 respectivement et établis à Montréal, se sont manifestés, l’un dans la revue Circuit[1], l’autre sur son blogue personnel[2], pour exprimer des opinions-coups de gueule qu’on aurait tort de balayer du revers de la main ou de considérer avec condescendance ou mépris. Il faudrait au contraire y chercher et en écouter la part de vérité, sous peine – peut-être – de perdre contact avec une partie de la génération montante et de ses préoccupations légitimes. Car il serait surprenant que les sentiments exprimés dans ces articles ne concernent qu’un groupuscule.

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Le texte de Symon Henry prend sa lancée dans l’évocation des contestations étudiantes qui se sont étendues de 2002 à 2012. L’impression d’avoir été floués au sortir de ces années éprouvantes laisserait à leurs jeunes protagonistes l’envie profonde de se « constituer un tiers-espace qui corresponde à [leur] réalité et à [leurs] ambitions ». Appliquée au milieu où notre auteur gravite, celui de la création musicale à Montréal, cette envie l’amène

– à stigmatiser « la parfaite déconnexion » des débats internes de ce milieu (« émotion contre structure, bruit contre harmonicité, abstraction contre figuralisme »); à renvoyer dos à dos la fétichisation de l’accessibilité comme celle de la pureté de l’avant-garde; à pointer « le risque immense de récupération ou […] de la banalisation des urgences sociétales » qui animent les musiques populaires lorsque les musiques contemporaines tentent de les incorporer; à dénoncer la grille de lecture de tel jury d’examen de composition; à critiquer les programmes-« buffet » de certaines sociétés de concerts spécialisées, ou encore les projections qui les accompagnent, « indignes de ce qui se fait en ce moment en vidéo d’art »;

– pour ensuite poser des « enjeux […] bien plus importants et actuels », « ancrés dans l’urgence de notre époque »; pour prôner de substituer à « l’idéal de pureté » qui caractérise la « fétichisation non constructive d’un passé idéal (la tradition) […] les concepts de musique de territoire, de microgroupes », et de « favoriser des projets qui provoquent de vives réactions, qui remettent en question les schèmes de pensée »[3], des projets proposés par des artistes dont « les manières de faires[…] sont décloisonnées, décomplexées et […] perturbent les processus de création communément acceptés ainsi que les relations entre compositeur.e.s et musicien.ne.s »;

– et enfin, à citer quelques exemples concrets de « contreparties » illustrant cette « musique de la nécessité [et] de l’urgence », soit : la Symphonie du Millénaire; la nouvelle étiquette Acte lancée par Gabriel Ledoux et Simon Chioini; les ambitieuses propositions monographiques d’un Simon Martin; celles d’un Gabriel Dharmoo, qui provoquent « de vifs questionnement identitaires et postcoloniaux »; ou enfin celles de Symon Henry lui-même, qui cherche « à muter [son] rôle [de compositeur] en celui d’une sorte de chorégraphe, dont l’œuvre résultante […] n’est plus le fruit d’un ego, mais plutôt d’une nécessité réciproque de communication ».

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De son côté, Gabriel Ledoux lance plusieurs pavés dans la mare (tranquille ?) du milieu montréalais de la musique contemporaine. À partir d’une critique des propos du directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec, Walter Boudreau, et du mode de fonctionnement qu’adopterait le Comité artistique de cet organisme sous sa direction, Ledoux s’attaque au système « oligarchique » qui, au sein d’institutions comme la SMCQ, justement, ou le NEM, ou encore au sein de certains jurys de pairs, décide des « artistes, […] types esthétiques et […] pratiques artistiques qui seront valorisés, subventionnés et diffusés ». Examinant les saisons des deux sociétés citées, il souligne « l’âgisme » et « l’ethnocentrisme » de leur programmation, de même que la surreprésentation de compositeurs masculins ou de créateurs « associés au monde académique montréalais ». Il déplore aussi le caractère « dépassé » du médium que ces sociétés privilégient (« ensemble instrumental de chambre sans électronique, ni amplification, ni éclairages »), sans aucun « point de vue [… qui] exploit[erait] son obsolescence ». S’agissant des jurys, il souligne que les œuvres qui y sont sélectionnées – « par consensus ou compromis » – ne peuvent être que « consensuelles » et « apolitiques », décourageant les jeunes « à emprunter une voie personnelle, risquée et potentiellement subversive aux yeux de l’élite ». L’accusation est d’autant plus sentie que c’est une œuvre de Ledoux qui, lors de son examen de composition, a subi, de la part du jury, l’attaque assez frontale relatée par Symon Henry dans son propre article.

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Malgré leurs coups de gueule, nos deux compositeurs ne semblent pas vraiment vouloir se contenter du seul « tiers-espace » comme lieu pouvant permettre à des initiatives alternatives de se développer et manifester. Il y a, chez Symon Henry comme chez Gabriel Ledoux, des appels du pied plus ou moins directs fait à ce milieu mal-aimé auquel on a envie de tourner le dos ou que l’on critique vertement. Henry ne souhaite-t-il pas en effet qu’ « une place systémique [soit] octroyée à l’art non consensuel, aux projets impossibles, exagérés » ? Systémique, c’est-à-dire octroyée par ces institutions même qui forment le système actuel : organismes bien pourvus, subventionneurs étatiques ? Ledoux semble attendre de la SMCQ qu’elle ose « une fois de temps en temps » échanger ses « concerts à 70 000 $ » – dont il admet cependant l’importance – pour « 7 concerts à 10 000 $ » dont  « la charge de projet serait confiée à un-e compositeur-trice de la relève. » Également, le Fuck toute ! ainsi adressé au milieu de la musique contemporaine ne s’y appliquerait pas dans son entièreté : on admet par exemple que certaines démarches moins ancrées dans le présent auraient « tout intérêt à demeurer isolées et hors du temps » (SH).

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On pourrait juger maladroits ou peu nuancés les pamphlets de Henry et Ledoux, mais, outre les appels du pieds mentionnés, j’y perçois – et je crois que cela sauve le tout – une ligne d’humilité qui vient tempérer les gestes de débarras : « nos initiatives marginales ne sont pas foncièrement viables à long terme. Tant pis : nous serons éphémères » [SH][4]. C’est aussi la connaissance personnelle que j’ai de leurs auteurs et de la qualité de leur travail d’artiste qui m’incite à réverbérer ce que je considère l’essentiel de leur explosion de mauvaise humeur, et à y ajouter les quelques commentaires qui suivent.

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Je n’apprendrai rien à personne en rappelant qu’à chaque nouvelle génération, il y aura toujours des voix pour manifester des impatiences et des attentes que les institutions en place peinent à combler. Par ailleurs, toute initiative lancée par les jeunes loups ou louves d’une époque aura une certaine tendance, si elle dure, à s’institutionnaliser elle aussi, à s’installer dans les formules qui font son succès ou sa réputation. On pourra faire le parallèle avec le fait qu’un compositeur tendra, la plupart du temps, avec l’âge, à approfondir ses acquisitions et conquêtes plutôt qu’à les renouveler. Mais trop d’exceptions confirmeront ces règles : des jeunes créateurs s’en tirent très bien avec ce que leur offre déjà leur milieu, alors que d’autres « réussiront » à rester à jamais des marginaux actifs; des institutions bien établies retrouvent un air de jeunesse à l’arrivée d’une nouvelle direction artistique; et certains compositeurs surprennent jusqu’à la fin. Encore une fois, tout ceci ne devrait pas pour autant faire prendre à la légère les propos de Symon et Gabriel.

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La charge portée par Gabriel Ledoux contre le fonctionnement du comité artistique de la SMCQ concerne somme toute un débat interne. Je me concentrerai plutôt ici sur ce qui concerne la moyenne d’âge élevée des compositeurs qui sont joués pendant la saison anniversaire de cet organisme. À la décharge de la SMCQ, une information m’est parvenue à l’effet que les subventions de commandes demandées par cet organisme pour de jeunes compositeurs auraient été, ces dernières années, systématiquement refusées par les jurys du Conseil des Arts du Canada[5]. Il est tout de même ironique qu’un jury de commandes refuse à un organisme ou à un compositeur le financement de l’écriture d’œuvres qu’un autre jury a implicitement endossées en octroyant la subvention de fonctionnement à cet organisme, pour des saisons où figurait précisément la création de ces œuvres en concert… Remarquez que cette situation n’est pas exclusive ni à la SMCQ ni au CAC : on pourrait citer tel cas inverse où un jury du CALQ aura refusé de subventionner le projet de telle jeune société de concert qui voulait créer une œuvre dont un autre jury du même CALQ avait déjà accepté de subventionner l’écriture ! Ce genre de double jury cause donc de forts maux de tête à de nombreux organismes – des plus jeunes aux plus établis – quant à la planification de leurs saisons, lorsque celles-ci incluent la création de commandes. La chose a été maintes fois décriée et de nombreuses représentations ont été faites auprès des Conseils des arts, où il était proposé d’inclure dans le budget de fonctionnement d’un organisme de concert un poste dédié aux commandes d’œuvres, poste dont l’ampleur aurait varié en fonction de la longévité de l’organisme (avec, bien sûr, un contrôle périodique par les jurys de la liste du répertoire commandé sur un certain nombre de saisons, question d’éviter tout favoritisme indu). On peut espérer que ce genre de contradictions sera résolu par la nouvelle organisation des programmes au CAC. Le cas échéant, il serait alors à souhaiter que le CALQ emboite le pas à son pendant fédéral.

Nonobstant ce qui précède, il est bien certain qu’un meilleur succès quant aux subventions de commandes n’aurait pas changé substantiellement la moyenne d’âge des compositeurs pour telle ou telle saison de la SMCQ, et rien ne dit non plus que la liste des heureux compositeurs ainsi subventionnés aurait satisfait à la variété esthétique tant souhaitée par Henry et Ledoux. Que des directions artistiques (collégiales ou non) d’organismes de concert fassent des choix et que ces choix soient discutables et / ou discutés, c’est inévitable. Il faut évidemment espérer qu’elles aient l’envie (et les moyens) de refléter et encourager la diversité créatrice dans leur milieu.

Sur ce point, tous reconnaitront qu’avec les années, une sorte d’écologie particulière s’est établie dans le milieu de la musique contemporaine à Montréal, les différents organismes de concerts ayant à la longue défini leur niche de façon complémentaire quant aux services qu’ils rendent aux compositeurs jeunes ou émergents. Les lignes qui suivent cherchent à esquisser, sans prétendre à l’exhaustivité, une description de cette écologie.

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C’est à la SMCQ que la définition d’une niche « jeune création » est la moins précisément affirmée, la série Hommage, le festival MNM, le volet Jeunesse autant que les concerts de l’ensemble de la SMCQ proprement dit servant d’abord et avant tout un objectif prioritaire assez limpide d’accroissement et d’expansion du public de la « musique contemporaine », ceci en présentant un répertoire de musique de création assez large (québécoise, canadienne, internationale) et pas nécessairement « jeune ». À l’opposé, l’ECM+ a clairement une philosophie qui privilégie les compositeurs émergents (par le biais de sa formule Générations) ou encore relativement jeunes (notamment lors de l’évènement de fin de saison, qui est souvent l’occasion de commandes d’importance faites à ces créateurs que l’Ensemble a déjà soutenus auparavant). Les groupes invités reçus par l’ECM+ sont par ailleurs encouragés à souscrire à cette philosophie en adaptant leur répertoire ou leur concert pour y intégrer des commandes ou des œuvres ciblées de même manière. Si l’ECM+ joue cette carte « jeune » sur une scène pancanadienne, le NEM, conformément au mandat que sa directrice lui a donné, vise l’international, et ce sont les jeunes créateurs du monde entier – parmi lesquels au moins un canadien – qui bénéficient de la qualité des services de cet ensemble dans le cadre de son Forum biannuel. Les défuntes Journées de musique nouvelle à St-Irénée sous les auspices du NEM augmentaient encore l’exposition internationale de jeunes compositeurs stagiaires grâce des ententes avec des évènements à l’étranger, comme le Festival de Royaumont. De leur côté, les quatuors Molinari et Bozzini jouent également cette carte internationale au bénéfice de jeunes compositeurs, l’un par le biais de son Concours international de composition, l’autre à travers ses ateliers Composer’s Kitchen. Soulignons cette année le concert du Molinari consacré aux jeunes lauréats du Prix d’Europe en composition. Les groupes Quasar, Sixtrum, Transmission, Bradyworks, Innovations en concert, Paramirabo, etc., dont – pour la plupart – les orientations artistiques ne dépendent pas d’une seule personne mais sont plutôt consensuelles, se révèlent le plus souvent très accueillantes et ont également un penchant assez clair pour la jeune création, l’équilibrant avec un répertoire international établi souvent au gré des contacts du groupe. Ceci vaut également pour certains groupes plus récents et très dynamiques (Magnitude6, Allogène, Wapiti, etc.) et aussi pour plusieurs solistes fortement impliqués.

Parmi les organismes de cet écosytème, la société Codes d’accès se démarque certainement comme la plus démocratique, ses directions autant artistique qu’administrative étant entièrement entre les mains de ses membres. Ces derniers sont souvent des compositeurs et des interprètes en début de carrière, et la variété esthétique de la programmation reflète l’audace de ces directions, toujours renouvelées. On pourrait en dire autant des concerts du compositeur en résidence de la Chapelle historique du Bon-Pasteur, la succession des mandats de deux ans permettant une exploration toujours renouvelée de la diversité créatrice.

En dehors des ensembles spécialisés, il est parfois surprenant de constater la place que les orchestres régionaux, et même les plus grands (OSM, OM) choisissent de privilégier, et même de prendre en résidence, des créateurs musicaux en début de carrière. C’est également le cas (la résidence en moins) du trio Fibonacci, autrefois spécialisé en musique contemporaine mais qui conserve au moins fois l’an un lien avec le monde de la création. Enfin, les compositeurs de la jeune génération intéressés par la musique vocale de concert et l’opéra peuvent trouver chez Chants libres et certains interprètes de grand talent des personnes et des formules qui sont prêtes à accueillir leurs projets.

Du côté des sociétés de musique actuelle (Super-Musique, Mercredismusique, etc.) et électroacoustique (Akousma), l’intégration des jeunes créateurs est beaucoup plus organique et d’autant plus facile à réussir que les cachets payés aux interprètes (ou aux diffuseurs à la console) se confondent le plus souvent avec celui des créateurs… Car, sans nul doute, il en coute beaucoup plus cher de créer une œuvre pour 5 musiciens en concert (répétitions et cachets de concert) qu’une musique électroacoustique diffusée par la personne qui l’a composée.

On le voit aisément : l’écosystème musical montréalais est déjà très riche et devrait permettre l’accueil et la réalisation de nombreux projets émanant notamment des jeunes générations, et donc contribuer à l’évolution des personnalités créatrices qu’elles recèlent. Cependant, toutes ces considérations n’apaiseront probablement pas les impatiences de SH et GL et de ceux qui se sentent associés à leurs propos. Car, à la vitesse avec laquelle les facultés de musique ou conservatoires « produisent » de nouveaux créateurs musicaux, de plus en plus solides techniquement et souvent déjà bien affirmés artistiquement[6], sans compter les quelques outsiders issus de la musique de film, de l’improvisation ou du rock expérimental qui s’ajoutent à ces cohortes académiques, l’urgence va se faire de plus en plus sentir de servir adéquatement tout ce beau monde créatif.[7] Et on peut alors se demander si les institutions, sociétés, groupes et personnes existantes pourront y arriver (organismes subventionneurs y compris, s’agissant d’une enveloppe d’argent qui ne croît pas à la même vitesse que celle de la démographie des créateurs).

Pour servir les besoins d’une nouvelle génération impatiente, on pourrait donc croire que la tendance ancienne se maintiendra, consistant à fonder encore de nouveaux ensembles ou organismes de production ou de diffusion qui seraient mieux adaptés à ce qu’on considère comme de nouveaux besoins ou de nouvelles esthétiques. Pourtant, il y a une limite à fonder de tels OBNL. Ceux-ci ne viennent pas qu’avec des solutions, mais aussi avec de lourdes obligations chronovores pour les artistes qui les fondent. D’ailleurs, les subventionneurs étatiques s’expriment en ce sens[8] et, par leurs nouveaux programmes (CAC et CALQ), essaient de plus en plus d’assouplir leurs programmes de façon à éviter la création des structures supplémentaires (dont les frais d’administration engloutissent notoirement une partie de la subvention…). Il y a trop d’exemples de groupes qui malheureusement ont vivoté quelques années avant de sombrer, leur persévérance ayant été insuffisante pour franchir le cap vers des fonds plus substantiels et réguliers.

Quant aux questions d’esthétique…, je suis de cette opinion que les orientations artistiques adoptées par plusieurs de nos jeunes compositeurs sont relativement « conventionnelles », c’est-à-dire assez faciles à situer dans les courants actuels d’une musique contemporaine typique qui développe en fait les « acquis » ou les « conquêtes » des « années folles » (entre 1949 et 1980, disons) : bruitisme ou musique concrète instrumentale à la Lachemann, hypercomplexité à la Ferneyhough, courant post-répétitif à la Reich, minimalisme feldmanien, écriture aléatoire ou graphique, musique mixte post-ircamienne, théâtralité, intégration de langages divers, etc. Il me semble donc légitime de se poser la question à savoir si la situation actuelle du milieu, situation relativement stable, « d’après-toutes-les révolutions », justifie la création de nouvelles structures, alors qu’ici, de plus en plus d’interprètes et de diffuseurs spécialisés (et même parfois non spécialisés) sont déjà rompus, ou du moins assez ouverts à toutes ces esthétiques et à leurs exigences, et alors que se sont également multipliés les lieux de diffusion prêts à les accueillir ? Peut-être faudrait-il plutôt développer de nouvelles façons de travailler avec les structures existantes et les personnes en place de façon à hausser encore le niveau de la qualité des interprétations, à la plus grande satisfaction de tous (compositeurs, interprètes, public).

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En fait, pour les jeunes créateurs qui piaffent, sauf à s’isoler dans une marginalité hautaine ou une pauvreté permanente, il y a, à mon avis, deux voies principales qui se présentent, dans la chasse à l’argent pour concrétiser leurs rêves créatifs : celle de fonctionner ponctuellement en allant glaner chez les subventionneurs traditionnels (ou par Kickstarter…) des enveloppes au projet, cela en faisant preuve de beaucoup de patience et de persévérance (car il s’agit de rassembler les musiciens, de les payer, de les faire travailler dans les conditions les plus gratifiantes possibles, etc.); ou encore celle d’investir les lieux de pouvoir et d’argent déjà existants, là où c’est possible, et d’y mener une campagne de persuasion. On aurait tort d’attendre que disparaissent les fondateurs ou directeurs artistiques de grandes institutions alors qu’on pourrait s’inviter dès maintenant à une discussion avec elles, comme on oserait plus facilement le faire auprès de plus petites instances. Il serait de même complètement cynique d’espérer que ces institutions disparaissent, car avec elles disparaitraient aussi les subventions que leur réputation leur a acquises et qui pourraient être utilisées pour des projets « bousculeurs ». Quand on sait les efforts et la persévérance qu’a pu couter cette lente progression vers une forme de continuité de présence et de fonctionnement (ça s’appelle l’institutionnalisation…), un minimum de prudence serait de mise à l’endroit des institutions « d’un certain âge »…

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Par ailleurs, les intéressantes observations que l’on trouve dans plusieurs articles du même volume de Circuit où se manifestait l’impatience de Symon Henry, pourraient nourrir la réflexion des plus jeunes, que ce soit les remarques à propos de l’influence que peut avoir sur ses choix esthétiques la participation d’un compositeur à un jury (eh oui…); ou cet article sur les modes très variés de financement des commandes aux Etats-Unis, (pas si éloignés de notre réalité…). Également propices à la méditation, les considérations du rédacteur en chef invité Michel Duchesneau à propos des pressions auxquelles il faudra de plus en plus s’attendre de la part des subventionneurs. Ces derniers souhaiteraient en effet « une prise en compte renforcée de l’intégration de la pratique professionnelle au sein de la communauté qui la soutient », une phrase qui sera musique aux oreilles d’une jeune génération particulièrement préoccupée par le « détachement du milieu de la création musicale savante par rapport à l’environnement culturel général ». (Cf. Gabriel Ledoux et la « musique-qui-n’intéresse-personne ») Comment les jeunes répondront-ils, eux, à ces pressions ? Les considèreront-ils comme un faux problème, lié à l’attitude de la génération précédente ? Ou, au contraire, reprendront-ils le flambeau des mains de leurs prédécesseurs dans cette bataille sans fin, trop souvent caricaturée sous les traits de l’opposition élitisme-populisme ?

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Toutes ces miennes réflexions pourront peut-être laisser l’impression d’une tentative de calmer le jeu ou d’affadir l’esprit d’insoumission qui anime Symon Henry et Gabriel Ledoux, et ceux qui s’associeraient à leurs propos. Je cherche plutôt à concilier l’impatience générationnelle et une certaine réalité, tout en maintenant une tension qui puisse être génératrice de sursauts créatifs… C’est pourquoi, avant que ne se multiplient les coups de gueule, que ne se mijote quelque putsch, ou qu’on en arrive à l’autosacrifice des talents d’une génération, et plutôt que de s’enfermer dans le ressentiment mutuel, je crois, d’abord, à la nécessité de maintenir un dialogue intergénérationnel[9].

Car il se pourrait que les agitations jeunes nous renvoient l’image d’une certaine stagnation de notre milieu, plutôt que celle d’un véritable équilibre écologique. Sommes-nous vraiment satisfaits de la place qu’occupe, de l’image que donne la création musicale au sein de la culture québécoise ? Y a-t-il vraiment étanchéité entre les pouvoirs décisionnels et les questions d’esthétique, à l’heure de la sacrosainte accessibilité ? Verra-t-on dans un proche avenir la recherche en création musicale être confinée aux seules institutions de formation professionnelle pour laisser toute la place du concert officiel aux « produits finis » plus aisément « consommables » ? Et alors, dans ce cas, quelle formation devrait-on acquérir dans ces institutions de formation ? Par ailleurs, en se satisfaisant du système actuel de subvention (paragouvernemental) et de financement (mécénat, socio-financement), faut-il laisser tomber toute revendication relative aux droits des auteurs et aux droits de suite des interprètes, en regard du « tout est gratuit » des médias électroniques ? Et aussi : n’y a-t-il vraiment aucun moyen de sortir du montréalo-centrisme (et même de l’ethnocentrisme) actuel de notre milieu et de mettre sur pied une diffusion pan-québécoise et pan-communautaire viable et stimulante de la musique de création ?

Ce ne sont là que quelques questions, formulées en mode personnel, qui inciteraient à ouvrir le dialogue évoqué plus haut. Pour l’instaurer d’une façon formelle et efficace, à mon avis – et l’idée circule de plus en plus dans le milieu-, à l’instar des États généraux qui ont véritablement fédéré les nombreux intervenants des milieux du théâtre puis de la danse il y a quelques années, il serait probablement opportun de, il y aurait peut-être même une certaine urgence à convoquer des États généraux de la création musicale au Québec.

Lors d’États généraux, un milieu s’expose publiquement dans toute sa vérité, avec ses grandeurs et ses misères, et ce, dans le but de transformer radicalement l’approche de son propre futur. Ce faisant, il s’engage, d’une certaine manière, face à sa société d’appartenance. Une telle exposition publique implique donc, dès l’origine, de contacter le maximum d’intervenants – pour la musique : compositeurs de toutes tendances et esthétiques, interprètes, improvisateurs, diffuseurs, gens des médias, représentants d’organismes liés de près ou de plus loin à la création musicale, critiques, musicologues, mélomanes, sociologues de la musique et des arts, blogueurs, etc., – pour mettre à profit leurs opinions et visions de la réalité et, au bout de discussions intenses, lancer des chantiers qui pourraient durer de nombreuses années. Au terme de ces États, un comité de suivi talonne sans relâche les participants maintenant dispersés, pour leur rappeler leur engagement à mettre en œuvre les résolutions et recommandations auxquelles les États auront abouti, et pour maintenir un lien d’information entre ces mêmes participants.

Il serait possible qu’un tel exercice mette en évidence, et même bouscule les habitudes du petit milieu de la musique contemporaine montréalaise. Car s’il peut se féliciter de ses succès, il lui faut aussi reconnaitre ses échecs, ses ratés, ses tiédeurs, ses impatiences, ses frustrations, etc. À partir de cette franchise à l’égard de lui-même, s’il ne se satisfait pas du présent, le milieu pourra ouvrir les chantiers nécessaires à son développement, lancer des actions et s’assurer de leur suivi, au bénéfice de toutes et tous, particulièrement de ceux et celles qui poussent déjà.

Ce serait un moment où l’on pourrait écouter et entendre les porteurs de messages de toutes les générations.

D’ailleurs, la solidarité amicale qui unit les jeunes loups impatients d’aujourd’hui n’augure-t-elle pas de la transformation que subira inévitablement l’écosystème de la création musicale dans les années à venir ? Car ce sont eux qui seront (très) bientôt au pouvoir… Or : faut-il laisser advenir d’elle-même cette transformation, par inertie et péremption, avec les aigreurs et dommages qu’elle pourra ainsi laisser, ou au contraire au moins faire l’effort, essayer d’en définir, ensemble, collectivement, les contours ?

 

Michel Gonneville

4 décembre 2016

© photos : Zep

[1] « Fuck toute 1 » – une génération de compositeur.e.s décomplexe sa marge (Circuit, Volume 26, numéro 2 (2016) Chronique Entendu dans Cette ville étrange)

[2] SMCQ et NEM : les systèmes politiques oligarchiques et leurs conséquences sur la représentativité de l’art subventionné, sur le blogue Tumblr L‘art est un film de cul raffiné, http://art-raffine.tumblr.com

[3] Au contraire de « l’art consensuel » qui valoriserait l’innovation – cantonné le plus souvent dans le seul domaine « technologique » – ou l’originalité – caractérisée tout au plus par de « légères déviations des projets les plus consensuels », un art qui sert plus d’« épouvantail bourgeois » (l’expression est d’Helmut Lachemann) que de « réel bousculeur ».

[4] Si l’on en croit le philosophe André Comte-Sponville, cette humilité, cette faculté de « ne pas croire à la musique », de la regarder, même, dans « sa vanité », caractériserait les plus importants compositeurs. (entrevue de A. Comte-Sponville sur KTOTV, https://www.youtube.com/watch?v=SKAhFUksT2I, à 14’51’’)

[5] Une rapide compilation du nombre de commandes faites par la SMCQ pour les neuf années entre 2007 et 2015 donne la série suivante : 1, 2, 6 (lié à un projet spécial avec la Chine en 2009), 1, 2, 3, 0, 0, 0.

[6] On serait d’ailleurs fondé de se poser des questions sur l’accroissement (anarchique ?) de l’offre de formation artistique professionnelle depuis une trentaine d’années au Québec (notamment en musique et en théâtre), au vu de ce qu’offre le milieu en terme d’emploi, de contrats ou d’occasions. Si cet accroissement est publiquement et assez régulièrement critiqué par le milieu du théâtre, il ne l’est qu’en sourdine dans celui de la musique. Pourtant, une comparaison de notre système à celui de la Finlande, par exemple, pourrait inciter à de sérieux questionnements et stimuler notre réflexion collective à ce sujet. Alors que chez nous pas moins de 7 facultés ou départements de musique et autant de conservatoires offrent un peu partout dans la province un baccalauréat, si ce n’est une maitrise (ou un doctorat !) en musique, il n’y a en Finlande qu’une seule institution offrant pareils diplômes, soit l’Académie Sibelius. Le nombre de places y est plafonné à 1400 étudiants, toutes disciplines musicales confondues, ceci pour une population de quelque 5,5 millions d’habitants. Quelques 1000 demandes d’admission y sont placées chaque année, mais seuls 140 à 150 étudiants demandeurs seront admis… À l’opposé de ce système contingenté, laissant sûrement beaucoup de frustrés sur le parvis, on applique chez nous une sorte de free for all, du moins à l’admission, encouragé en cela par le système de financement par étudiant (sauf dans les conservatoires où l’enveloppe fermée oblige à un contingentement de facto). La frustration viendra en cours de route, la sélection naturelle (entendre : le talent réel…) faisant son effet, ceci après que des millions d’argent public auront été pourtant allègrement dépensés, les sacrifiés ayant par ailleurs permis, pendant leur passage plus ou moins long, de financer les domaines les plus pointus de tel département. Un débat latent mais notoirement éludé…

[7] Qu’on me permette une petite énumération : André Ristic, Julien Bilodeau, (Vincent-Olivier Gagnon), (Nicolas Gilbert), Maxime McKinley, Benoît Côté, Jimmie Leblanc, Michael Larocque, Simon Martin, Gabriel Dharmoo, Charles-Antoine Fréchette, Guillaume Primard, Cristina Garcia Islas, Marie-Pierre Brasset, Symon Henry, François-Gabriel Madden, Alexis Aubin-Marchand, Frédéric LeBel, Alexis Raynault, Émilie Girard-Charest, Charles Quevillon, Gabriel Ledoux, William Kuo, Jonathan Goulet, Charles-Philippe Tremblay-Bégin… (J’ai mis entre parenthèses les rares « commandés » par la SMCQ…) Tous nés après 1972… Et je ne parle ici que des diplômés du Conservatoire depuis 2002. Il faudrait impérativement ajouter celles et ceux qui sont sorti-e-s de McGill, de l’UdeM ou de Laval, pendant la même période. On pourrait de plus ajouter à cette liste de créateurs celle de ces jeunes interprètes, chanteurs, solistes, chefs, tout aussi remarquables dans leur prise en charge du répertoire de création.

[8] […] le CAC n’encouragera plus indirectement la multiplication des structures, comme c’était le cas dans ses anciennes exigences. Plus besoin, concrètement, pour les chorégraphes et metteurs en scène, de fonder des compagnies pour avoir accès aux subventions de fonctionnement. [Simon Breault, directeur du CAC, déclare :] « On veut être capables de soutenir correctement les artistes en fonction de leurs désirs de création, sans les forcer à créer des OSBL ou des structures de gouvernance qui les oblige à surinvestir dans la coquille par rapport au contenu, » in Priorité à l’imagination, Le Devoir, 15 novembre 2016 http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/484719/financement-priorite-a-l-imagination

[9] Toutes proportions gardées, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre le ras-le-bol exprimés dans les brulots de Symon Henry et Gabriel Ledoux et les actes de vandalisme anti-gentrification perpétrés à répétition dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. D’un côté, les commerçants victimes de ces actes disent vouloir la mixité sociale; de l’autre, les porte-paroles de locataires soulignent que la véritable violence est celle que cette gentrification fait subir en encourageant la hausse des loyers… Dialogue de sourds ? Cf. Le Devoir du 29 novembre, Le saccage pour combattre la gentrification

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