Concert de l’Ensemble Paramirabo : La création comme dialogue

Concert de l’Ensemble Paramirabo : La création comme dialogue

J’aime voir l’acte de création comme une forme de dialogue avec les musiques ou les pensées d’autres compositeurs, qu’ils soient collègues, maîtres ou prédécesseurs, un dialogue qui inspire même la construction du vocabulaire personnel. L’œuvre est ainsi comprise comme une réponse raisonnée et mûrie lors d’un acte de communication partagé, dans lequel personne n’a tort ou raison, et où tous participent à l’édification d’une pensée intelligente, ici musicale. Le concert de l’Ensemble Paramirabo du mercredi 26 novembre nommé Hommage au Conservatoire, dans lequel ont été réunis maîtres et élèves, en est un exemple éloquent.

La soirée a débuté avec une pièce de Carmen Vanderveken, élève de Michel Gonneville.  Le ballet des plaisirs est une construction musicale faite à partir de matériaux musicaux composés de façon à évoquer des traits stylistiques particuliers. Divisée en trois mouvements (vif-lent-vif) elle contient une abondance de mélodies et de textures denses bien ficelées, de grands mouvements lyriques hachurés par des à-coups dynamiques et de brusques arrêts. On y entend un souffle dramaturgique, un foisonnement des matériaux musicaux. À plusieurs reprises, on sent qu’on peut reconnaître ces « matériaux référentiels décontextualisés », mais l’impression finale reste que cette matière déborde de son cadre et devient autre, ici la voix personnelle de la compositrice.

La seconde pièce au programme était celle de Charles Tremblay, élève de Serge Provost, et se nomme Telos. Ici encore, on poursuit un travail de recherche et de dialogue. Le compositeur nous dit qu’il s’agit d’une « réponse personnelle à l’idée de la musique apollinienne chez les Grecs », au concept du nombre d’or et à l’œuvre de Xenakis. Dans Telos, nous retrouvons un discours contrapuntique construit sur des jeux de registres, des profils mélodiques, des glissandos, tout ceci gravitant autour de certains pôles fréquentiels la plupart du temps émis par le piano. L’œuvre possède une énergie vitale personnelle et assumée, et lorsque la pièce se termine, on se dit qu’elle aurait pu être plus longue ou plus courte, car les éléments musicaux sont intégrés autant dans la grande forme que dans l’objet sonore. Le compositeur a donc bien réussi à rendre musicalement ce sentiment d’infinitude et ce « tout est dans tout » propre au nombre d’or et à la suite de Fibonacci.

Suivait le magnifique La pietra che canta de Serge Provost. Il s’agit d’un trio particulier, un trio de solistes. La parole est laissée tour à tour au violoncelle, au violon puis au piano. Ce sont des lignes très lyriques aux cordes, mais l’émotion qui en émane est toujours calibrée et semble vraie et authentique. Le piano est quant à lui tout en gestes d’accords-couleurs et de lumière et présente une écriture très fine, à la fois légère et harmonique. Cette manière d’agencer la forme donne un sentiment d’espace et d’immensité. Le traitement électronique qui sert d’assise et encadre le discours rappelle les lieux, cette grande église au cœur de Venise dans laquelle le compositeur a trouvé la tombe de Claudio Monteverdi.  Le travail électronique sur la réverbération crée une quatrième dimension magnifiant le discours musical et plonge l’auditeur dans un état onirique certain. D’ailleurs, l’un des moments les plus oniriques de la pièce se produit lors d’une citation bien réelle mais comme estompée, enfouie, du madrigal Hor che’l ciel de Monteverdi. Il s’agit d’une œuvre qui respire et qui est pourvue d’une grande poésie, que les trois musiciennes de l’ensemble ont superbement interprétée.

L’œuvre de Michel Gonneville, autre figure emblématique du Conservatoire, s’avère complètement différente de celle de son collègue, mais tout aussi riche. Michel Gonneville est un grand bâtisseur de forme et cette pièce nommée Relais Papillons est une merveille d’architecture. Inspirée du « méga-phénomène » de la migration des papillons monarques du Mexique au Canada, cette œuvre puise aussi ses matériaux dans l’Étude opus 25 # 9 de Frédéric Chopin, dite étude papillon. Nous nous retrouvons donc avec une musique où il y a joie et célébration de la vie : des lignes mélodiques foisonnantes et incessantes s’entrecroisant d’une manière organique et ludique, une orchestration du matériau lumineuse ainsi qu’une complexité rythmique naturelle et intelligente. L’Ensemble Paramirabo n’en était pas à la première exécution de cette œuvre et le rendu final fut d’une musicalité remarquable.

Winter Fragments de Tristan Murail clôturait le concert. Pour cette pièce, le musicien Daniel  Àñes s’est joint à l’ensemble afin d’interpréter la partie électronique. Encore une fois, le compositeur puise son matériau musical chez un collègue, en l’occurrence la cellule initiale de «Prologue» de Gérard Grisey. Winter Fragments est une œuvre de sensations et de couleurs. L’auditeur plonge dans la contemplation d’objets musicaux incessamment engendrés par des impulsions sonores qui ponctuent la trame de l’œuvre. Tout est généré par le geste : un travail nécessitant donc une grande écoute, et ce défi a été relevé par l’Ensemble Paramirabo.

Toute forme de création s’inscrit dans un milieu particulier, et il est fort touchant que l’Ensemble Paramirabo ait pris l’initiative de rendre un hommage au Conservatoire, cette institution qui a tant fait pour la création artistique, et sur laquelle les chantres de l’austérité s’acharnent avec une logique de plus en plus destructrice. Faut-il rappeler que l’Ensemble Paramirabo s’est formé au Conservatoire de musique de Montréal après avoir interprété l’œuvre éponyme de Claude Vivier dans la classe d’interprétation de Véronique Lacroix ? Les Conservatoires du Québec sont l’un des rares lieux où l’on peut apprendre à maîtriser et à vivre les vertus du dialogue dont je parlais plus haut. Ces précieuses écoles ont mis des dizaines d’années à se développer et l’éventualité de leur disparition donne le même sentiment de désolation que le spectacle d’une forêt ancestrale coupée à blanc.

Marie-Pierre Brasset

8 décembre 2014

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