Avant que le souvenir de cette force ne s’estompe…

De par son mandat, le Nouvel Ensemble Moderne entend refléter la variété des esthétiques actuelles et s’ouvrir à la musique de tous les continents, fort, en ce dernier point, de l’étendue de son réseau international. Pour qui veut dépasser l’accessibilité d’un nombre croissant d’enregistrements des musiques nouvelles sur la toile et préfère vivre l’expérience réelle — par des musiciens en chair et en os, devant soi — d’une interprétation de haute qualité de certaines de ces œuvres, les concerts du NEM, que l’on voudrait plus nombreux, sont de véritables lieux de découvertes, de chocs révélateurs de la richesse que les créateurs musicaux offrent encore et toujours à l’auditeur qui s’en approche.

Ainsi de Zad Moultaka, encore inconnu pour moi, le NEM nous conviait ce vendredi 28 septembre à l’audition de deux œuvres — dont une création ! — pour découvrir ce compositeur libanais né en 1967. Des notes de programme autant que de son site personnel, on apprend que, bien lancé dans une carrière de pianiste virtuose, Moultaka a choisi à partir de 1993 de se consacrer exclusivement à la composition; que ses premières œuvres — saluées par la critique — tentaient de faire une forme de « synthèse entre l’écriture savante occidentale et les éléments de transmission orale arabe »; et que, depuis récemment, il « se tourne sans équivoque vers le langage contemporain ».

Les deux œuvres présentées, Fanàkiri et Henbleceya, en tout cas, m’ont révélé une qualité d’expression immédiate, et une volonté de parler à partir de l’essentiel. Les sujets proposés en témoignent : un requiem inspiré du carnage survenu lors de la prise d’otages dans une école de Beslan en Ossétie du Nord, et un rituel pratiqué chez les Amérindiens de culture Lakota (Sioux). Je m’attarderai sur cette seconde pièce.

Henbleceya s’affichant comme un concerto pour guitare et ensemble, la guitare (dans sa version à 10 cordes, ici légèrement amplifiée) s’y retrouve à contre-emploi de son histoire ou de son héritage : pas d’arpèges ou d’idiomatismes flamenco, pas d’esbroufe ou de virtuosité pour elle-même. Plutôt, des pizz. claqués, une sonorité acide, des notes focales, octaviées, qui s’imposent au début comme à la fin.

Le souvenir le plus prégnant de cette première audition (que l’on pourra prolonger lors de la rediffusion de la captation par Radio-Canada — l’une des rares que la Société d’État effectue encore… — ou lors de la sortie d’un CD que le NEM prévoit pour un avenir prochain), c’est la forme implacable, l’histoire d’un seul tenant dans laquelle nous sommes entraînés et qui pourrait se résumer à ceci : à partir des notes focales initiales, d’abord douces puis de plus en plus fortes, soumises par la guitare et reprises, déviées, amplifiées par l’ensemble, la matière s’enfle peu à peu, rejoint un climax et revient à son point de départ, au bout d’une respiration formelle ample, d’un seul tenant, étendue sur plus de 20 minutes. C’est tout. Mais la signification de la note focale finale, la même qu’au début, a été totalement changée par le rituel que l’on a vécu, et où a dominé cette image sonore : pendant une grande partie du cœur de l’œuvre, la grosse caisse, doublée en synchronie par les accords graves du piano (parfois avec la contrebasse), ponctue obsessivement le discours de plus en plus dense des autres instruments, selon des périodicités qui prennent tout le temps nécessaire pour s’installer dans notre mémoire et dont les vitesses varient de fois en fois, comme le pouls d’une artère qui témoignerait de l’intensité de l’épreuve à laquelle on est soumis.

Cette force d’inspiration transcende même son écriture harmonique, plutôt chromatique, mais se nourrit par contre d’une orchestration transparente. On trouvait également cette force dans Fanàkiri, plus subtile dans ses détours cependant et, en cela, moulée sur les méandres d’une poésie faussement innocente et « impitoyable » d’Ivan Silinski, murmurée, déclamée en russe par les musiciens de l’ensemble, telle une foule évoquant celle des otages, des terroristes ou même des militaires impliqués dans la tuerie de 2004.

Depuis ses premières œuvres marquées par son héritage personnel, Moultaka semble donc avoir élargi le champ de ses sources d’inspiration, mais l’exigence dramaturgique des deux œuvres choisies par le NEM nous a révélé clairement l’unicité de cette voix.

Michel Gonneville

En guise de post-scriptum, me permettra-t-on quelques lancinantes questions ?

Pourquoi y avait-il si peu de public à ce concert, alors que la qualité est là, immense ? Une qualité connue pourtant, et reconnue… Y a-t-il surcharge de l’offre ? Pourtant, qu’y avait-il d’autre ce soir-là, cette semaine-là ? Peut-on invoquer la salle, trop décentrée ? Un effort promotionnel insuffisant, ou trop sage ? Est-ce la formule du concert tout simple, sans ajouts aucuns qui soient extérieurs à la musique, une formule qui n’attirerait plus ?

Alors que la découverte de matière substantielle est réelle. (Il y avait même la création d’un Québécois, Simon Bertrand, au même concert, qu’un prochain article évoquera sur Cette ville étrange). Une expérience « entre les deux oreilles » qui se transmet à tout le corps, à toute l’âme…

Des États généraux de la musique de création pour parler de tout cela ?… Il y a une idée de ce genre qui circule, une manifestation que pourraient orchestrer le Conseil québécois de la musique et / ou le Vivier ?

De par son mandat, le Nouvel Ensemble Moderne entend refléter la variété des esthétiques actuelles et s’ouvrir à la musique de tous les continents, fort, en ce dernier point, de l’étendue de son réseau international. Pour qui veut dépasser l’accessibilité d’un nombre croissant d’enregistrements des musiques nouvelles sur la toile et préfère vivre l’expérience réelle — par des musiciens en chair et en os, devant soi — d’une interprétation de haute qualité de certaines de ces œuvres, les concerts du NEM, que l’on voudrait plus nombreux, sont de véritables lieux de découvertes, de chocs révélateurs de la richesse que les créateurs musicaux offrent encore et toujours à l’auditeur qui s’en approche.

Ainsi de Zad Moultaka, encore inconnu pour moi, le NEM nous conviait ce vendredi 28 septembre à l’audition de deux œuvres — dont une création ! — pour découvrir ce compositeur libanais né en 1967. Des notes de programme autant que de son site personnel, on apprend que, bien lancé dans une carrière de pianiste virtuose, Moultaka a choisi à partir de 1993 de se consacrer exclusivement à la composition; que ses premières œuvres — saluées par la critique — tentaient de faire une forme de « synthèse entre l’écriture savante occidentale et les éléments de transmission orale arabe »; et que, depuis récemment, il « se tourne sans équivoque vers le langage contemporain ».

Les deux œuvres présentées, Fanàkiri et Henbleceya, en tout cas, m’ont révélé une qualité d’expression immédiate, et une volonté de parler à partir de l’essentiel. Les sujets proposés en témoignent : un requiem inspiré du carnage survenu lors de la prise d’otages dans une école de Beslan en Ossétie du Nord, et un rituel pratiqué chez les Amérindiens de culture Lakota (Sioux). Je m’attarderai sur cette seconde pièce.

Henbleceya s’affichant comme un concerto pour guitare et ensemble, la guitare (dans sa version à 10 cordes, ici légèrement amplifiée) s’y retrouve à contre-emploi de son histoire ou de son héritage : pas d’arpèges ou d’idiomatismes flamenco, pas d’esbroufe ou de virtuosité pour elle-même. Plutôt, des pizz. claqués, une sonorité acide, des notes focales, octaviées, qui s’imposent au début comme à la fin.

Le souvenir le plus prégnant de cette première audition (que l’on pourra prolonger lors de la rediffusion de la captation par Radio-Canada — l’une des rares que la Société d’État effectue encore… — ou lors de la sortie d’un CD que le NEM prévoit pour un avenir prochain), c’est la forme implacable, l’histoire d’un seul tenant dans laquelle nous sommes entraînés et qui pourrait se résumer à ceci : à partir des notes focales initiales, d’abord douces puis de plus en plus fortes, soumises par la guitare et reprises, déviées, amplifiées par l’ensemble, la matière s’enfle peu à peu, rejoint un climax et revient à son point de départ, au bout d’une respiration formelle ample, d’un seul tenant, étendue sur plus de 20 minutes. C’est tout. Mais la signification de la note focale finale, la même qu’au début, a été totalement changée par le rituel que l’on a vécu, et où a dominé cette image sonore : pendant une grande partie du cœur de l’œuvre, la grosse caisse, doublée en synchronie par les accords graves du piano (parfois avec la contrebasse), ponctue obsessivement le discours de plus en plus dense des autres instruments, selon des périodicités qui prennent tout le temps nécessaire pour s’installer dans notre mémoire et dont les vitesses varient de fois en fois, comme le pouls d’une artère qui témoignerait de l’intensité de l’épreuve à laquelle on est soumis.

Cette force d’inspiration transcende même son écriture harmonique, plutôt chromatique, mais se nourrit par contre d’une orchestration transparente. On trouvait également cette force dans Fanàkiri, plus subtile dans ses détours cependant et, en cela, moulée sur les méandres d’une poésie faussement innocente et « impitoyable » d’Ivan Silinski, murmurée, déclamée en russe par les musiciens de l’ensemble, telle une foule évoquant celle des otages, des terroristes ou même des militaires impliqués dans la tuerie de 2004.

Depuis ses premières œuvres marquées par son héritage personnel, Moultaka semble donc avoir élargi le champ de ses sources d’inspiration, mais l’exigence dramaturgique des deux œuvres choisies par le NEM nous a révélé clairement l’unicité de cette voix.

Michel Gonneville

En guise de post-scriptum, me permettra-t-on quelques lancinantes questions ?

Pourquoi y avait-il si peu de public à ce concert, alors que la qualité est là, immense ? Une qualité connue pourtant, et reconnue… Y a-t-il surcharge de l’offre ? Pourtant, qu’y avait-il d’autre ce soir-là, cette semaine-là ? Peut-on invoquer la salle, trop décentrée ? Un effort promotionnel insuffisant, ou trop sage ? Est-ce la formule du concert tout simple, sans ajouts aucuns qui soient extérieurs à la musique, une formule qui n’attirerait plus ?

Alors que la découverte de matière substantielle est réelle. (Il y avait même la création d’un Québécois, Simon Bertrand, au même concert, qu’un prochain article évoquera sur Cette ville étrange). Une expérience « entre les deux oreilles » qui se transmet à tout le corps, à toute l’âme…

Des États généraux de la musique de création pour parler de tout cela ?… Il y a une idée de ce genre qui circule, une manifestation que pourraient orchestrer le Conseil québécois de la musique et / ou le Vivier ?

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