L’exil du musicien ou le mirage de l’Amérique

Le dimanche 23 septembre dernier, à la Maison Symphonique, dans le cadre d’un concert ayant pour thème « Les Exilés du Nouveau Monde », l’Orchestre Métropolitain a créé une œuvre d’Éric Champagne intitulée Exil intérieur, ou Les trahisons du rêve américain. Outre cette création, le programme du concert comportait la 9e Symphonie d’Antonin Dvorak dite « du Nouveau Monde » (qui est aussi la première œuvre que le compositeur composa aux États-Unis), et la 3e symphonie de Sergeï Rachmaninov. Champagne est compositeur en résidence à l’OM pour l’année 2012-2013 et la première œuvre qu’il a écrite dans le cadre de cette résidence s’inscrit dans la double thématique de l’exil et du Nouveau Monde. Les thèmes inter-reliés du Nouveau Monde et de l’exil, avec tout ce qu’ils comportent d’imaginaire et d’espoirs, seront en effet à l’honneur cette année à l’OM, comme le mentionnait d’emblée le chef Yannick Nézet-Séguin dans une brève allocution aux auditeurs, prononcée immédiatement après l’entracte.

Le poème symphonique de Champagne, pour grand orchestre, dure une quinzaine de minutes et fait passer l’auditeur par toute une gamme d’émotions. Œuvre très accessible d’écoute et, comme c’est le cas de plusieurs œuvres de Champagne, très lyrique, elle surprend l’auditeur en lui offrant toutefois plusieurs points de références, des balises afin de s’orienter. On y retrouve notamment plusieurs passages quasi-tonaux. Il est également stupéfiant de constater à quel point Champagne a acquis une maitrise très poussée de l’orchestration : il sait parfaitement utiliser les ressources orchestrales dont il dispose sans que rien ne sonne « surcomposé » ou « surfait ». Cette œuvre virtuose offre de nombreux moments de grande beauté, notamment aux bois et aux cuivres, auxquels Champagne fait honneur en leur confiant quelques magnifiques solos (clarinette, cor anglais, hautbois). Ces couleurs orchestrales produisent un effet convaincant sur l’auditeur, et l’ensemble sonne admirablement bien. L’enthousiasme évident du public, une fois les dernières notes évanouies, témoigne d’ailleurs de son appréciation pour ce qu’il a entendu.

Deux des compositeurs au programme, Dvorak et Rachmaninov, se sont, à un moment où à un autre de leur vie, exilés de leur patrie d’origine dans l’espoir de trouver une vie meilleure ailleurs, en l’occurrence, en Amérique. Dvorak fut de 1892 à 1895, directeur du conservatoire de New York. Dans le cas de Rachmaninov, ce fut la révolution russe de 1917 qui le força à quitter son pays natal : il ne revint jamais en Russie et mourut à Beverly Hills plusieurs décennies plus tard. L’expérience de l’exil peut être volontaire ou non ; elle sous-entend toutefois de vivre dans un pays étranger, avec ce que cela comporte de contraintes sociales, de nouvelles coutumes à apprivoiser, des valeurs à réévaluer, de nouveaux liens à tisser, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi. Ce thème à la fois poignant et riche, demeure très populaire parmi les écrivains et les artistes. Et pour cause! Il offre des possibilités infinies de relecture et continue d’être d’actualité dans le monde contemporain. Guerres, crise économique, printemps arabe/érable : dans le contexte sociopolitique actuel volatile, nous pouvons tous nous identifier à cet exil intérieur. J’ai eu l’impression, à l’écoute de l’œuvre de Champagne, que le compositeur a souhaité explorer les différentes manières d’aborder cette question particulière. Ici, on pense à l’exil physique tel que l’ont connu Dvorak et Rachmaninov. Mais on peut aussi faire référence — et c’est là, je crois, l’essence de l’œuvre de Champagne — au sentiment intérieur d’aliénation que tous nous avons pu ressentir, à un moment ou à un autre de notre vie, et à différents degrés. L’exil est un thème qui fait réfléchir, rêver, et qui nous touche. Il est associé à toutes sortes d’émotions positives ou négatives : déception, regrets, colère, amertume, mais également espoir, résilience et détermination. Deux possibilités s’offrent à l’exilé : soit se décourager, ou, au contraire, aller de l’avant.

Exil intérieur est un poème symphonique, de forme libre. Dans la tradition de ce genre musical qui a vu le jour au 19e siècle et dont la popularité n’a cessé de croître jusqu’au siècle suivant (pensons à ceux de Franz Liszt et de Richard Strauss), nous nous attendons à retrouver un message extra-musical, qu’il soit présenté sous la forme d’une trame narrative, ou encore d’une émotion particulière, d’une image que symboliserait un geste musical, etc. Nous retrouvons ici tout cela à la fois. Dans un premier temps, il serait parfaitement possible d’appréhender cette œuvre au premier degré, de l’analyser, donc, en imaginant un protagoniste donné qui vit une situation d’exil. Mais il y a plus. Ce que Champagne fait ressortir, dans son œuvre, ce qu’il tente de dépeindre par le biais de masses sonores qui à la fois s’harmonisent et se confrontent, c’est avant tout l’état psychologique intérieur découlant de l’exil. Le personnage, quel qu’il soit, — ce pourrait être un peuple — passe au second plan : il devient, en quelque sorte, un prétexte pour le compositeur afin d’explorer plus avant les conséquences psychologiques de l’exil. Des émotions s’affrontent violemment en musique, alors que le personnage tente de s’adapter, de se maintenir à flot, de percevoir de nouveaux points de référence dans cet univers initialement inconnu et hostile, qu’il arrive mal à maîtriser, mais dans lequel, peu à peu, il apprend à naviguer.

L’œuvre de Champagne porte comme sous-titre : les trahisons du rêve américain. Ici, la question se pose : est-ce le rêve qui nous a trahis? Ce fameux rêve américain, auquel nous avons tant cru et qui a inspiré tant de générations, qu’est-il devenu? Ou bien, est-ce plutôt nous qui avons trahi ce rêve? Que s’est-il passé? Et comment pouvons-nous, devons-nous, réagir face à ce monde, notre monde, en perpétuel changement? C’est un peu tout cela que Champagne explore dans sa pièce, et en fin de compte, chacun et chacune d’entre nous y apporte sa propre réponse. L’œuvre de Champagne commence fortissimo, de manière triomphante et très rythmée : elle prend comme point de départ le tout dernier accord de la symphonie de Dvorak, en majeur et avec la même orchestration. Cet élément assure l’unité de l’œuvre, sur les plans tant musical que narratif. Il symbolise l’espoir face à ce nouveau monde, cette nouvelle vie qui débute pour tant d’exilés européens. L’œuvre de Champagne nous amène cependant bien vite ailleurs : immédiatement après cet accord initial survient un solo de clarinette basse, évoquant le rêve déchu/déçu. Ce contraste rappelle que l’espoir ne fut pas toujours au rendez-vous. Au lieu de l’Amérique idéalisée du temps de Dvorak et du rêve américain, le compositeur nous en présente une vision contemporaine : certes moins glamour, mais au bout du compte plus authentique et, surtout, plus réaliste.

L’œuvre oscille constamment entre deux esthétiques qui s’affrontent, deux états psychologiques en conflit, mais qui, progressivement, tendent vers une résolution : d’un côté, nous retrouvons lyrisme et luminosité avec l’emploi de la harpe et des violons, et de l’autre, des accords tutti discordants. D’ailleurs, cette œuvre est ici moins mélodique que la plupart des partitions antérieures du compositeur : l’accent se trouve davantage mise sur l’harmonie, sur les blocs d’accords qui se succèdent, donnant une impression d’espace physique et sonore. Le compositeur donne à entendre de forts contrastes d’intensité. Ici, un bref passage extrêmement doux aux percussions. Là, des solos percutants aux timbales : pluie, orage, tonnerre! Le temps se couvre, le ciel devient gris, le rêve se brise. Métaphore qui renvoie au titre du livre dont s’est inspiré Champagne : Le Ciel de Bay City, de Catherine Mavrikakis? On sent que le compositeur prend plaisir à jouer avec ces masses sonores orchestrales : l’acoustique de la Maison Symphonique s’adapte admirablement bien aux nuances de l’œuvre, ces effets de lumière, ces changements de dynamiques. La fin de l’œuvre nous réserve une surprise : le même accord majeur entendu au début de l’œuvre revient nous hanter. Cette fois cependant, sa sonorité est plus intime, comme ramenée à une dimension plus humaine. La pluie a cessé, le ciel est redevenu bleu. Serait-ce enfin le calme intérieur tant recherché? Est-il enfin possible d’être en paix avec soi-même, même en exil?

Claudine Jacques
Le dimanche 23 septembre dernier, à la Maison Symphonique, dans le cadre d’un concert ayant pour thème « Les Exilés du Nouveau Monde », l’Orchestre Métropolitain a créé une œuvre d’Éric Champagne intitulée Exil intérieur, ou Les trahisons du rêve américain. Outre cette création, le programme du concert comportait la 9e Symphonie d’Antonin Dvorak dite « du Nouveau Monde » (qui est aussi la première œuvre que le compositeur composa aux États-Unis), et la 3e symphonie de Sergeï Rachmaninov. Champagne est compositeur en résidence à l’OM pour l’année 2012-2013 et la première œuvre qu’il a écrite dans le cadre de cette résidence s’inscrit dans la double thématique de l’exil et du Nouveau Monde. Les thèmes inter-reliés du Nouveau Monde et de l’exil, avec tout ce qu’ils comportent d’imaginaire et d’espoirs, seront en effet à l’honneur cette année à l’OM, comme le mentionnait d’emblée le chef Yannick Nézet-Séguin dans une brève allocution aux auditeurs, prononcée immédiatement après l’entracte.

Le poème symphonique de Champagne, pour grand orchestre, dure une quinzaine de minutes et fait passer l’auditeur par toute une gamme d’émotions. Œuvre très accessible d’écoute et, comme c’est le cas de plusieurs œuvres de Champagne, très lyrique, elle surprend l’auditeur en lui offrant toutefois plusieurs points de références, des balises afin de s’orienter. On y retrouve notamment plusieurs passages quasi-tonaux. Il est également stupéfiant de constater à quel point Champagne a acquis une maitrise très poussée de l’orchestration : il sait parfaitement utiliser les ressources orchestrales dont il dispose sans que rien ne sonne « surcomposé » ou « surfait ». Cette œuvre virtuose offre de nombreux moments de grande beauté, notamment aux bois et aux cuivres, auxquels Champagne fait honneur en leur confiant quelques magnifiques solos (clarinette, cor anglais, hautbois). Ces couleurs orchestrales produisent un effet convaincant sur l’auditeur, et l’ensemble sonne admirablement bien. L’enthousiasme évident du public, une fois les dernières notes évanouies, témoigne d’ailleurs de son appréciation pour ce qu’il a entendu.

Deux des compositeurs au programme, Dvorak et Rachmaninov, se sont, à un moment où à un autre de leur vie, exilés de leur patrie d’origine dans l’espoir de trouver une vie meilleure ailleurs, en l’occurrence, en Amérique. Dvorak fut de 1892 à 1895, directeur du conservatoire de New York. Dans le cas de Rachmaninov, ce fut la révolution russe de 1917 qui le força à quitter son pays natal : il ne revint jamais en Russie et mourut à Beverly Hills plusieurs décennies plus tard. L’expérience de l’exil peut être volontaire ou non ; elle sous-entend toutefois de vivre dans un pays étranger, avec ce que cela comporte de contraintes sociales, de nouvelles coutumes à apprivoiser, des valeurs à réévaluer, de nouveaux liens à tisser, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi. Ce thème à la fois poignant et riche, demeure très populaire parmi les écrivains et les artistes. Et pour cause! Il offre des possibilités infinies de relecture et continue d’être d’actualité dans le monde contemporain. Guerres, crise économique, printemps arabe/érable : dans le contexte sociopolitique actuel volatile, nous pouvons tous nous identifier à cet exil intérieur. J’ai eu l’impression, à l’écoute de l’œuvre de Champagne, que le compositeur a souhaité explorer les différentes manières d’aborder cette question particulière. Ici, on pense à l’exil physique tel que l’ont connu Dvorak et Rachmaninov. Mais on peut aussi faire référence — et c’est là, je crois, l’essence de l’œuvre de Champagne — au sentiment intérieur d’aliénation que tous nous avons pu ressentir, à un moment ou à un autre de notre vie, et à différents degrés. L’exil est un thème qui fait réfléchir, rêver, et qui nous touche. Il est associé à toutes sortes d’émotions positives ou négatives : déception, regrets, colère, amertume, mais également espoir, résilience et détermination. Deux possibilités s’offrent à l’exilé : soit se décourager, ou, au contraire, aller de l’avant.

Exil intérieur est un poème symphonique, de forme libre. Dans la tradition de ce genre musical qui a vu le jour au 19e siècle et dont la popularité n’a cessé de croître jusqu’au siècle suivant (pensons à ceux de Franz Liszt et de Richard Strauss), nous nous attendons à retrouver un message extra-musical, qu’il soit présenté sous la forme d’une trame narrative, ou encore d’une émotion particulière, d’une image que symboliserait un geste musical, etc. Nous retrouvons ici tout cela à la fois. Dans un premier temps, il serait parfaitement possible d’appréhender cette œuvre au premier degré, de l’analyser, donc, en imaginant un protagoniste donné qui vit une situation d’exil. Mais il y a plus. Ce que Champagne fait ressortir, dans son œuvre, ce qu’il tente de dépeindre par le biais de masses sonores qui à la fois s’harmonisent et se confrontent, c’est avant tout l’état psychologique intérieur découlant de l’exil. Le personnage, quel qu’il soit, — ce pourrait être un peuple — passe au second plan : il devient, en quelque sorte, un prétexte pour le compositeur afin d’explorer plus avant les conséquences psychologiques de l’exil. Des émotions s’affrontent violemment en musique, alors que le personnage tente de s’adapter, de se maintenir à flot, de percevoir de nouveaux points de référence dans cet univers initialement inconnu et hostile, qu’il arrive mal à maîtriser, mais dans lequel, peu à peu, il apprend à naviguer.

L’œuvre de Champagne porte comme sous-titre : les trahisons du rêve américain. Ici, la question se pose : est-ce le rêve qui nous a trahis? Ce fameux rêve américain, auquel nous avons tant cru et qui a inspiré tant de générations, qu’est-il devenu? Ou bien, est-ce plutôt nous qui avons trahi ce rêve? Que s’est-il passé? Et comment pouvons-nous, devons-nous, réagir face à ce monde, notre monde, en perpétuel changement? C’est un peu tout cela que Champagne explore dans sa pièce, et en fin de compte, chacun et chacune d’entre nous y apporte sa propre réponse. L’œuvre de Champagne commence fortissimo, de manière triomphante et très rythmée : elle prend comme point de départ le tout dernier accord de la symphonie de Dvorak, en majeur et avec la même orchestration. Cet élément assure l’unité de l’œuvre, sur les plans tant musical que narratif. Il symbolise l’espoir face à ce nouveau monde, cette nouvelle vie qui débute pour tant d’exilés européens. L’œuvre de Champagne nous amène cependant bien vite ailleurs : immédiatement après cet accord initial survient un solo de clarinette basse, évoquant le rêve déchu/déçu. Ce contraste rappelle que l’espoir ne fut pas toujours au rendez-vous. Au lieu de l’Amérique idéalisée du temps de Dvorak et du rêve américain, le compositeur nous en présente une vision contemporaine : certes moins glamour, mais au bout du compte plus authentique et, surtout, plus réaliste.

L’œuvre oscille constamment entre deux esthétiques qui s’affrontent, deux états psychologiques en conflit, mais qui, progressivement, tendent vers une résolution : d’un côté, nous retrouvons lyrisme et luminosité avec l’emploi de la harpe et des violons, et de l’autre, des accords tutti discordants. D’ailleurs, cette œuvre est ici moins mélodique que la plupart des partitions antérieures du compositeur : l’accent se trouve davantage mise sur l’harmonie, sur les blocs d’accords qui se succèdent, donnant une impression d’espace physique et sonore. Le compositeur donne à entendre de forts contrastes d’intensité. Ici, un bref passage extrêmement doux aux percussions. Là, des solos percutants aux timbales : pluie, orage, tonnerre! Le temps se couvre, le ciel devient gris, le rêve se brise. Métaphore qui renvoie au titre du livre dont s’est inspiré Champagne : Le Ciel de Bay City, de Catherine Mavrikakis? On sent que le compositeur prend plaisir à jouer avec ces masses sonores orchestrales : l’acoustique de la Maison Symphonique s’adapte admirablement bien aux nuances de l’œuvre, ces effets de lumière, ces changements de dynamiques. La fin de l’œuvre nous réserve une surprise : le même accord majeur entendu au début de l’œuvre revient nous hanter. Cette fois cependant, sa sonorité est plus intime, comme ramenée à une dimension plus humaine. La pluie a cessé, le ciel est redevenu bleu. Serait-ce enfin le calme intérieur tant recherché? Est-il enfin possible d’être en paix avec soi-même, même en exil?

Claudine Jacques

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