Discussion autour de Ninaivanjali, de Gabriel Dharmoo

Il y a toujours quelque chose d’évocateur dans la relation qu’un compositeur entretient avec son matériau musical. Depuis quelques œuvres maintenant, Gabriel Dharmoo privilégie la musique indienne, et plus particulièrement après qu’il ait étudié avec le regretté N. Govindarajan.

Le compositeur prend ici un certain risque esthétique : celui de tomber dans l’exotisme. On peut par exemple reprocher à la World Music l’instrumentalisation du folklore de certaines régions du globe, de la musique pratiquée par un peuple, cette vulgarisation soumise à des fins commerciales passant souvent par la fusion à d’autres genres (le jazz entre autres) et se doublant d’un aplanissement des particularismes. Plusieurs ont d’ailleurs qualifié ce courant de colonialisme culturel. Par ailleurs, lorsque, comme auditeurs, nous avons affaire à une musique qui utilise la référence, la citation ou le collage, un problème surgit : il y a, il me semble, dans ces retours, une forme d’appropriation qui s’avère trop brute pour l’oreille. L’écoute en devient floue, en ce que le reconnaissable (la citation), brouille, par effet de saillance, tout le travail d’exploration et ce qui est nouveau pour l’oreille.

Or, Gabriel Dharmoo utilise les richesses mélodiques et rythmiques de la musique indienne avec un certain lyrisme et une homogénéité qui devient maintenant caractéristique de son écriture. De son propre aveu, il a toujours été attiré davantage par l’horizontalité plutôt que la verticalité. D’ailleurs, la musique indienne est avant tout mélodique et rythmique, l’aspect harmonique ne se définissant qu’à travers le rapport intervallique entre la mélodie et une fondamentale (ou drone). Fortement articulée, la musique de Dharmoo comporte elle aussi des accents modaux. La sagesse du compositeur est ici de rester dans un paradigme homogène; son écriture se fonde sur un rapport plus large à la mélodie et au timbre tout en maintenant une cohérence à l’écoute. On constate alors que l’étude attentive de la musique indienne lui a permis d’assimiler plusieurs notions, qu’il a su, en partie, détacher du contexte initial afin de créer quelque chose de nouveau. Le compositeur conserve ainsi une liberté d’écriture et se donne la possibilité d’intégrer et de développer nombre d’articulations et de figures originales.

Je qualifierai d’ailleurs de calligraphique cette écriture qui s’exprime en unissons et en homorythmies à travers des courbes raffinées. En regardant la partition, la musique de Claude Vivier m’est venue à l’esprit. Peut-être y a-t-il là une certaine continuité.

L’œuvre sera créée au concert Génération 2012, présenté le 9 novembre par l’ECM+, dans le cadre d’une tournée canadienne.

Gabriel Dufour-Laperrière

= = = = =

Note de programme

Ninaivanjali est une expression tamoule signifiant « À la mémoire de », utilisée pour rendre hommage suite à un décès. Cette œuvre est dédiée au virtuose du ghatam N. Govindarajan, mon professeur de rythmique indienne, mort en mai 2012. En plus d’être un excellent pédagogue, entièrement dévoué au partage de ses connaissances, Govind était un homme attachant et admirable, empli de bonté et de joie de vivre.

Pour cette œuvre, je me suis inspiré des trois principaux éléments sonores de la musique carnatique du sud de l’Inde : la mélodie – souple, sophistiquée et ornementée; le rythme – complexe et subdivisé; et le drone – arrière-plan et point de référence harmonique stable.

Toutes les mélodies, à l’exception de la dernière, s’inspirent librement du comportement des lignes dans la musique carnatique. La mélodie finale est directement basée sur la section en raga Sree du Navaragamalika de Patnam Subramaniam Iyer, œuvre qui a marqué mon dernier séjour en Inde, en 2011. En arrière-plan à ces mélodies, j’ai fusionné les concepts de rythme et de drone pour créer des drones rythmiques où se camouflent des formules rythmiques apprises auprès de Govind.

Il y a toujours quelque chose d’évocateur dans la relation qu’un compositeur entretient avec son matériau musical. Depuis quelques œuvres maintenant, Gabriel Dharmoo privilégie la musique indienne, et plus particulièrement après qu’il ait étudié avec le regretté N. Govindarajan.

Le compositeur prend ici un certain risque esthétique : celui de tomber dans l’exotisme. On peut par exemple reprocher à la World Music l’instrumentalisation du folklore de certaines régions du globe, de la musique pratiquée par un peuple, cette vulgarisation soumise à des fins commerciales passant souvent par la fusion à d’autres genres (le jazz entre autres) et se doublant d’un aplanissement des particularismes. Plusieurs ont d’ailleurs qualifié ce courant de colonialisme culturel. Par ailleurs, lorsque, comme auditeurs, nous avons affaire à une musique qui utilise la référence, la citation ou le collage, un problème surgit : il y a, il me semble, dans ces retours, une forme d’appropriation qui s’avère trop brute pour l’oreille. L’écoute en devient floue, en ce que le reconnaissable (la citation), brouille, par effet de saillance, tout le travail d’exploration et ce qui est nouveau pour l’oreille.

Or, Gabriel Dharmoo utilise les richesses mélodiques et rythmiques de la musique indienne avec un certain lyrisme et une homogénéité qui devient maintenant caractéristique de son écriture. De son propre aveu, il a toujours été attiré davantage par l’horizontalité plutôt que la verticalité. D’ailleurs, la musique indienne est avant tout mélodique et rythmique, l’aspect harmonique ne se définissant qu’à travers le rapport intervallique entre la mélodie et une fondamentale (ou drone). Fortement articulée, la musique de Dharmoo comporte elle aussi des accents modaux. La sagesse du compositeur est ici de rester dans un paradigme homogène; son écriture se fonde sur un rapport plus large à la mélodie et au timbre tout en maintenant une cohérence à l’écoute. On constate alors que l’étude attentive de la musique indienne lui a permis d’assimiler plusieurs notions, qu’il a su, en partie, détacher du contexte initial afin de créer quelque chose de nouveau. Le compositeur conserve ainsi une liberté d’écriture et se donne la possibilité d’intégrer et de développer nombre d’articulations et de figures originales.

Je qualifierai d’ailleurs de calligraphique cette écriture qui s’exprime en unissons et en homorythmies à travers des courbes raffinées. En regardant la partition, la musique de Claude Vivier m’est venue à l’esprit. Peut-être y a-t-il là une certaine continuité.

L’œuvre sera créée au concert Génération 2012, présenté le 9 novembre par l’ECM+, dans le cadre d’une tournée canadienne.

Gabriel Dufour-Laperrière

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Note de programme

Ninaivanjali est une expression tamoule signifiant « À la mémoire de », utilisée pour rendre hommage suite à un décès. Cette œuvre est dédiée au virtuose du ghatam N. Govindarajan, mon professeur de rythmique indienne, mort en mai 2012. En plus d’être un excellent pédagogue, entièrement dévoué au partage de ses connaissances, Govind était un homme attachant et admirable, empli de bonté et de joie de vivre.

Pour cette œuvre, je me suis inspiré des trois principaux éléments sonores de la musique carnatique du sud de l’Inde : la mélodie – souple, sophistiquée et ornementée; le rythme – complexe et subdivisé; et le drone – arrière-plan et point de référence harmonique stable.

Toutes les mélodies, à l’exception de la dernière, s’inspirent librement du comportement des lignes dans la musique carnatique. La mélodie finale est directement basée sur la section en raga Sree du Navaragamalika de Patnam Subramaniam Iyer, œuvre qui a marqué mon dernier séjour en Inde, en 2011. En arrière-plan à ces mélodies, j’ai fusionné les concepts de rythme et de drone pour créer des drones rythmiques où se camouflent des formules rythmiques apprises auprès de Govind.

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