Au seuil du cri…

Avec en poche l’équivalent d’un baccalauréat en contrebasse et en composition, Gabriel Dufour-Laperrière s’est exilé en Europe entre 2009 et 2011, entre autres pour une résidence d’artiste à  Berlin. En quelques mois, l’intériorité qui caractérisait sa musique s’est encore approfondie, notamment au contact d’artistes visuels. J’ai le souvenir vivace de sa pièce pour violon et bande, De l’intérieur, qui superposait à  une ligne instrumentale attentivement élaborée et d’écriture idiomatique, un grouillis sonore très doux mais aussi présent qu’un acouphène, et diffusé par un tout petit haut-parleur enfermé sous une cloche de verre. Minimal, éclairé depuis le haut, ce dispositif colorait le son en agissant comme résonateur, et son efficacité résidait dans la mise en contexte – pour ne pas dire : en abîme – de la musique jouée par le violon.

Toute la sensibilité particulière de Gabriel Dufour-Laperrière était là  révélée. En effet, outre quelques pièces de concert, son tout jeune catalogue comprend déjà  plusieurs musiques composées pour des artistes ou vidéastes / cinéastes, de même que des installations sonores et visuelles réalisées en solo. Les produits de ces soli et collaborations ont trouvé audience et ils ont même été récompensés dans quelques festivals spécialisés en Europe et en Amérique. On pouvait, il y a quelques jours, dans le cadre d’un évènement de la petite société Ékumen, baigner dans la poésie toute particulière du dernier-né des travaux réalisés avec son frère, le cinéaste Félix Dufour-Laperrière.

En page couverture de la partition de Peindre le cri, il y a la reproduction de l’un des volets du triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion, de Francis Bacon, une figure dont la bouche dentée, démesurément ouverte, évoque celle d’un autre Cri (Munch), mais la forme ici n’est presque plus humaine. Plus loin, le compositeur écrit :

Peindre le cri. C’est ce que disait le peintre Francis Bacon. Là  est la force du peintre : réussir, en quelque sorte, à  faire résonner sa peinture. Peindre le cri, ce n’est pas crier. C’est le faire autrement parce qu’on en est incapable. À défaut de retenir un hurlement, la musique s’offre comme matérialisation d’une voix.

Lacan disait que « le mot est le meurtre de la chose ». Le son fait revivre la chose.

C’est une musique d’objets. C’est le son de mon crayon, de ma table, de ma règle et de ce qui m’entoure. C’est le montage des forces qui opèrent.C’est le bruissement des peaux et des mots.C’est le tâtonnement de la matière. C’est sa mise à  l’épreuve à  fin de savoir ce qu’elle a à  dire.

C’est une voix-percussion et une percussion-voix. Ce n’est plus du sens mais de la sensation.Ce n’est pas un cri. C’est ce qui vient juste avant.

Incapable de dire, on questionne la matière.

La musique est faite ici de frottements, de phonèmes de l’avant-mot. Suivant une partition où tout est écrit, la percussion, la voix, les sons échantillonnés (déclenchés par le « chanteur ») se renvoient l’un à  l’autre, dans leurs râles, leurs claquements, leurs grasseyements, leurs souffles retenus. D’indéfinissables bruits de fond, échos de notre monde, commencent aussi abruptement qu’il ne cessent. Une grande partie de la pièce se déroule au seuil de l’audible. Oscillant entre le mystère et la présence crue de la matière, le propos débouche sur le silence et le regard.

Placé en fin de concert, Peindre le cri constituera, à  n’en pas douter, un contraste marqué avec les expressions telluriques, premières, catastrophiques, de Xenakis. Peut-être vivra-t-on cette musique comme la conséquence de l’autre. C’est, en tout cas, la manifestation d’une personnalité artistique qui sait explorer avec acuité la tonalité de ses réflexions.

Michel Gonneville
26 janvier 2011

Au concert Xenakis Extremis de l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), présenté le jeudi 9 février 2012 au Théâtre rouge du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, 4750 rue Henri-Julien, Montréal

Avec en poche l’équivalent d’un baccalauréat en contrebasse et en composition, Gabriel Dufour-Laperrière s’est exilé en Europe entre 2009 et 2011, entre autres pour une résidence d’artiste à  Berlin. En quelques mois, l’intériorité qui caractérisait sa musique s’est encore approfondie, notamment au contact d’artistes visuels. J’ai le souvenir vivace de sa pièce pour violon et bande, De l’intérieur, qui superposait à  une ligne instrumentale attentivement élaborée et d’écriture idiomatique, un grouillis sonore très doux mais aussi présent qu’un acouphène, et diffusé par un tout petit haut-parleur enfermé sous une cloche de verre. Minimal, éclairé depuis le haut, ce dispositif colorait le son en agissant comme résonateur, et son efficacité résidait dans la mise en contexte – pour ne pas dire : en abîme – de la musique jouée par le violon.

Toute la sensibilité particulière de Gabriel Dufour-Laperrière était là  révélée. En effet, outre quelques pièces de concert, son tout jeune catalogue comprend déjà  plusieurs musiques composées pour des artistes ou vidéastes / cinéastes, de même que des installations sonores et visuelles réalisées en solo. Les produits de ces soli et collaborations ont trouvé audience et ils ont même été récompensés dans quelques festivals spécialisés en Europe et en Amérique. On pouvait, il y a quelques jours, dans le cadre d’un évènement de la petite société Ékumen, baigner dans la poésie toute particulière du dernier-né des travaux réalisés avec son frère, le cinéaste Félix Dufour-Laperrière.

En page couverture de la partition de Peindre le cri, il y a la reproduction de l’un des volets du triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion, de Francis Bacon, une figure dont la bouche dentée, démesurément ouverte, évoque celle d’un autre Cri (Munch), mais la forme ici n’est presque plus humaine. Plus loin, le compositeur écrit :

Peindre le cri. C’est ce que disait le peintre Francis Bacon. Là  est la force du peintre : réussir, en quelque sorte, à  faire résonner sa peinture. Peindre le cri, ce n’est pas crier. C’est le faire autrement parce qu’on en est incapable. À défaut de retenir un hurlement, la musique s’offre comme matérialisation d’une voix.

Lacan disait que « le mot est le meurtre de la chose ». Le son fait revivre la chose.

C’est une musique d’objets. C’est le son de mon crayon, de ma table, de ma règle et de ce qui m’entoure. C’est le montage des forces qui opèrent.C’est le bruissement des peaux et des mots.C’est le tâtonnement de la matière. C’est sa mise à  l’épreuve à  fin de savoir ce qu’elle a à  dire.

C’est une voix-percussion et une percussion-voix. Ce n’est plus du sens mais de la sensation.Ce n’est pas un cri. C’est ce qui vient juste avant.

Incapable de dire, on questionne la matière.

La musique est faite ici de frottements, de phonèmes de l’avant-mot. Suivant une partition où tout est écrit, la percussion, la voix, les sons échantillonnés (déclenchés par le « chanteur ») se renvoient l’un à  l’autre, dans leurs râles, leurs claquements, leurs grasseyements, leurs souffles retenus. D’indéfinissables bruits de fond, échos de notre monde, commencent aussi abruptement qu’il ne cessent. Une grande partie de la pièce se déroule au seuil de l’audible. Oscillant entre le mystère et la présence crue de la matière, le propos débouche sur le silence et le regard.

Placé en fin de concert, Peindre le cri constituera, à  n’en pas douter, un contraste marqué avec les expressions telluriques, premières, catastrophiques, de Xenakis. Peut-être vivra-t-on cette musique comme la conséquence de l’autre. C’est, en tout cas, la manifestation d’une personnalité artistique qui sait explorer avec acuité la tonalité de ses réflexions.

Michel Gonneville
26 janvier 2011

Au concert Xenakis Extremis de l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), présenté le jeudi 9 février 2012 au Théâtre rouge du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, 4750 rue Henri-Julien, Montréal

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