L’art du seizième de ton

La musique du compositeur Simon Martin est principalement caractérisée par une exploration approfondie du son instrumental, accomplie à  travers l’emploi de modes de jeu qui étendent les possibilités des instruments et aussi par la combinaison attentive des sonorités ainsi obtenues, les amalgames du jeu d’ensemble transcendant alors les sources individuelles. Ceci étant posé, on est donc en droit d’être curieux et avides d’entendre comment Simon Martin peut se débrouiller avec, comme seule ressource confiée à  son imaginaire, un instrument aussi particulier que le piano en seizièmes de ton.

Breveté en 1940 par Julian Carrillo, compositeur mexicain qui s’intéressait à  la microtonalité, le piano en seizièmes de ton est maintenant fabriqué sur demande par la maison allemande Sauter. On n’en trouve que quelques exemplaires dans le monde, et l’un d’entre eux a été acheté peu après l’an 2000 par le compositeur et pianiste québécois Bruce Mather, également passionné de musique microtonale. Celui-ci l’a gracieusement mis en dépôt au Conservatoire de musique de Montréal pour stimuler l’intérêt envers l’instrument. Il donne depuis cette date au moins un concert par année de musique microtonale, où il joue des pièces de ce répertoire singulier pour diverses combinaisons de pianos, où l’instrument de Carillo figure en bonne place. Contribuant aussi à  l’essor de cette musique, Bruce Mather compose lui-même et surtout commande inlassablement de nouvelles œuvres pour ces circonstances, qui sont autant d’invitations à  la découverte de l’inouï.

Alors que les 88 touches du piano conventionnel couvrent un registre s’étendant sur 7 octaves allant de l’extrême grave à  l’extrême aigu, les 97 touches du piano en 1/16e de ton font résonner autant de notes qui toutes se situent dans la seule octave centrale. La limite pourrait éloigner bien des créateurs musicaux. Mais la contrainte peut aussi être la mère de l’invention : on se souvient de la phrase célèbre de Boileau : Art poétique Qui ne sait se limiter ne sût jamais écrire (Art poétique). À la lecture de la partition, de notes de programme et à  l’audition d’une répétition, on constate que Simon Martin a circonscrit de façon encore plus serrée le monde qu’il allait exploiter : quinze notes presqu’exclusivement, avec quelques rares notes supplémentaires ajoutées. Les relations de ces notes principales se rapportent à  la consonance particulière du modèle de la série harmonique, en jouant également sur le sentiment de « tension-mouvement et détente-stabilité ».

Sur le plan formel, Martin explore dans une première partie une manière mélodique qu’on lui connait peu, dans un temps dilaté :

L’approche mélodique s’est imposée comme la meilleure pour faire « déguster » les intervalles et accoutumer l’oreille aux heurts. Durant la composition, j’avais donc l’impression de sortir de la fonction habituelle de la mélodie (chant, agogique, etc) : ces fonctions étaient effectivement sublimées dans le timbre, le sonore intervallique. Paradoxalement, l’oreille s’habituant, on a l’impression d’entendre une mélodie quasi conventionnelle. Ça ne me déplaît pas trop, c’est comme si je m’étais approprié quelque chose de l’intérieur. (courriel du compositeur)

Le compositeur renoue ensuite avec les textures tramées, caractéristiques du langage qu’il a développé, ici par le biais de figures idiomatiques répétées qui sont en constante évolution. À la fin, une coda fortissimo de quelques accords plaqués absorbe dans ses vibrations denses le parcours des harmonies précédentes. Au terme de l’aventure, on aura le sentiment que la même clarté et force dramaturgique qui marque chacune de ses pièces est atteinte ici aussi.

Michel Gonneville

19 janvier 2012


========

Musiques en quarts et seizièmes de ton, avec les pianistes Bruce Mather, Paul Helmer et Dominique Roy. ™uvres de John Burke, Michel Gonneville, Simon Martin (création), Bruce Mather et Ivan Wyschnegradsky. En la salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal, le samedi 28 janvier 2011 à  19h30.

La musique du compositeur Simon Martin est principalement caractérisée par une exploration approfondie du son instrumental, accomplie à  travers l’emploi de modes de jeu qui étendent les possibilités des instruments et aussi par la combinaison attentive des sonorités ainsi obtenues, les amalgames du jeu d’ensemble transcendant alors les sources individuelles. Ceci étant posé, on est donc en droit d’être curieux et avides d’entendre comment Simon Martin peut se débrouiller avec, comme seule ressource confiée à  son imaginaire, un instrument aussi particulier que le piano en seizièmes de ton.

Breveté en 1940 par Julian Carrillo, compositeur mexicain qui s’intéressait à  la microtonalité, le piano en seizièmes de ton est maintenant fabriqué sur demande par la maison allemande Sauter. On n’en trouve que quelques exemplaires dans le monde, et l’un d’entre eux a été acheté peu après l’an 2000 par le compositeur et pianiste québécois Bruce Mather, également passionné de musique microtonale. Celui-ci l’a gracieusement mis en dépôt au Conservatoire de musique de Montréal pour stimuler l’intérêt envers l’instrument. Il donne depuis cette date au moins un concert par année de musique microtonale, où il joue des pièces de ce répertoire singulier pour diverses combinaisons de pianos, où l’instrument de Carillo figure en bonne place. Contribuant aussi à  l’essor de cette musique, Bruce Mather compose lui-même et surtout commande inlassablement de nouvelles œuvres pour ces circonstances, qui sont autant d’invitations à  la découverte de l’inouï.

Alors que les 88 touches du piano conventionnel couvrent un registre s’étendant sur 7 octaves allant de l’extrême grave à  l’extrême aigu, les 97 touches du piano en 1/16e de ton font résonner autant de notes qui toutes se situent dans la seule octave centrale. La limite pourrait éloigner bien des créateurs musicaux. Mais la contrainte peut aussi être la mère de l’invention : on se souvient de la phrase célèbre de Boileau : Art poétique Qui ne sait se limiter ne sût jamais écrire (Art poétique). À la lecture de la partition, de notes de programme et à  l’audition d’une répétition, on constate que Simon Martin a circonscrit de façon encore plus serrée le monde qu’il allait exploiter : quinze notes presqu’exclusivement, avec quelques rares notes supplémentaires ajoutées. Les relations de ces notes principales se rapportent à  la consonance particulière du modèle de la série harmonique, en jouant également sur le sentiment de « tension-mouvement et détente-stabilité ».

Sur le plan formel, Martin explore dans une première partie une manière mélodique qu’on lui connait peu, dans un temps dilaté :

L’approche mélodique s’est imposée comme la meilleure pour faire « déguster » les intervalles et accoutumer l’oreille aux heurts. Durant la composition, j’avais donc l’impression de sortir de la fonction habituelle de la mélodie (chant, agogique, etc) : ces fonctions étaient effectivement sublimées dans le timbre, le sonore intervallique. Paradoxalement, l’oreille s’habituant, on a l’impression d’entendre une mélodie quasi conventionnelle. Ça ne me déplaît pas trop, c’est comme si je m’étais approprié quelque chose de l’intérieur. (courriel du compositeur)

Le compositeur renoue ensuite avec les textures tramées, caractéristiques du langage qu’il a développé, ici par le biais de figures idiomatiques répétées qui sont en constante évolution. À la fin, une coda fortissimo de quelques accords plaqués absorbe dans ses vibrations denses le parcours des harmonies précédentes. Au terme de l’aventure, on aura le sentiment que la même clarté et force dramaturgique qui marque chacune de ses pièces est atteinte ici aussi.

Michel Gonneville

19 janvier 2012


========

Musiques en quarts et seizièmes de ton, avec les pianistes Bruce Mather, Paul Helmer et Dominique Roy. ™uvres de John Burke, Michel Gonneville, Simon Martin (création), Bruce Mather et Ivan Wyschnegradsky. En la salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal, le samedi 28 janvier 2011 à  19h30.

Pour tout commentaire, écrivez-nous.