Variations de / sur Petar Klanac

Variations II, dont nous entendrons la création à la salle Pierre-Mercure, le 4 mai prochain, lors du concert thématique annuel de l’ECM+, sera la sixième œuvre de Petar Klanac à lui avoir été commandée par Véronique Lacroix depuis sa participation aux Ateliers et concerts (maintenant appelés Générations), en 1995. Klanac est ainsi un représentant de ce que je nommerai les « Slaves de Montréal », qui ont en commun la géographie de leurs origines, leur génération (nés dans les environs de 1970), d’écrire une musique souvent ludique, consonante, immédiatement efficace, et d’avoir avec l’ECM+ une relation privilégiée depuis plusieurs années, les deux autres membres de cette triade étant Ana Sokolovic et André Ristic. Variations II, donc, s’inscrit dans la continuité d’une relation fertile et fidèle entre un compositeur et un ensemble. Relation dont le fleuron est sans doute, à ce jour, La joie éclatante des jeunes époux (1999), enregistrée sur Atma par l’ECM+ (2000), sélectionnée pour la Tribune internationale de l’UNESCO (2000), et finaliste au Prix de composition musicale de la Fondation Prince Pierre de Monaco (2005).

Cette continuité est d’autant plus évidente que Variations II constitue le deuxième mouvement de Variations, œuvre concertante pour deux pianos et orchestre dont le premier mouvement fut créé en 2007 par l’ECM+. Véronique Lacroix est donc en parfaite posture pour commenter le diptyque :


Le deuxième mouvement reprend l’essentiel simplifié de la forme du premier mouvement, mais en inversant l’orchestration :
I : A (lent ; pianos seuls) / B (rapide ; pianos + orchestre) / C (orchestre seul) / B (rapide ; pianos + orchestre) / coda (pianos seuls)
II : A (lent ; orchestre seul) / B (rapide ; piano + orchestre).
Le titre Variations réfère au caractère monothématique des principales sections A et B qui font entendre une succession de variations du thème joué d’abord lentement aux pianos (au début du premier mouvement), puis lentement encore à l’orchestre (au début du deuxième mouvement), puis en doubles-croches dans les sections B.[1]

La thématique du concert, développée par les vidéastes de Foumalade et le spécialiste de musique ancienne Matthias Maute, tourne autour des cartes à jouer – le spectacle s’intitule Les Cinq As – et du monde médiéval. Or justement, Klanac, qui fut l’élève de deux disciples de Messiaen (Gilles Tremblay et Gérard Grisey), utilise, à l’instar du compositeur organiste, de nombreuses techniques musicales développées principalement entre le Moyen-Âge et l’époque baroque, particulièrement l’isorythmie (talea-color) et le canon (on trouve du reste, chez Klanac, plusieurs techniques d’imitations, notamment l’hétérophonie). Véronique Lacroix commente :


L’aspect médiéval de la thématique se retrouve, quant à lui, dans les caractéristiques générales de l’écriture du compositeur qui utilise des techniques chères à l’Ars Nova, dont le canon et le style contrapuntique en général. Le premier mouvement de Variations s’intitulait d’ailleurs Canons, à l’origine… Ces canons sont généralement très serrés, parfois même à la double-croche. D’amples mélodies en valeurs longues à l’orchestre, s’étalant par-dessus les doubles-croches courantes des pianos, font aussi entendre ce qui pourrait être des sortes de cantus firmus. Aussi, la partie de flûte de Variations I est jouée à la flûte à bec et Klanac utilise beaucoup le tambourin dans les deux mouvements, instrument lui aussi typique de cette époque. Sur le plan harmonique, certains enchaînements d’accords parallèles font ressortir les quartes et quintes de ces accords d’une façon qui peut parfois rappeler l’emploi de ces intervalles au Moyen-Âge. Finalement, la partie C de Variations I est une sorte de ‘danse baroque’.

On devine, à la lecture de ces commentaires, une empreinte tangible de l’héritage de Messiaen. Cet héritage se ressent par ailleurs dans le détail de l’écriture de Klanac, notamment par les valeurs ajoutées que l’on entend souvent dans les structures rythmiques de ses talea. Il n’est sans doute pas interdit, non plus, d’évoquer Messiaen en parlant de Klanac pour un certain caractère exubérant et coloré – voire « alleluiesque », puisque les deux partagent la foi catholique – permettant quelques rapprochements. Rapprochements, par exemple, entre la Turangalîla-Symphonie et La joie des jeunes époux, sur les plans des orchestrations denses et très multicolores, des consonances, des rythmiques dansantes et rapides, voire des titres (pensons au mouvement intitulé Joie du sang des étoiles par Messiaen, très proche du titre de l’œuvre de Klanac). Cependant, s’ajoute à ces caractéristiques un sens du processus qui ferait davantage penser à Gérard Grisey, qui fut son professeur au Conservatoire de Paris, bien que ce soit peut-être le seul plan sur lequel on peut rapprocher, à l’écoute, ces deux compositeurs. En effet, le matériau se déploie chez Klanac par de grands engrenages cycliques et jeux de phases, domaines dans lesquels Grisey a développé des techniques aux résultats éblouissants. Par le ludisme consonnant et les processus et engrenages cycliques, Klanac est du reste assez près d’un autre élève de Grisey, Régis Campo. On sait que Grisey appréciait dans les processus une dimension impersonnelle à laquelle il attribuait volontiers des qualités métaphysiques, sinon mystiques ; ceci ne fut peut-être pas sans interpeller la sensibilité religieuse de son élève Klanac[2]. En ce sens, le titre de la première collaboration de ce dernier avec l’ECM+, Les êtres étrangement cycliques (1995), avait quelque chose d’annonciateur. Or cette foi de Klanac, explicite dans d’autres œuvres, se ressent-elle dans Variations ? Véronique Lacroix se prononce :

L’aspect religieux n’apparaît pas au premier plan dans cette œuvre, mais est sous-entendu dans la rigueur de l’écriture, une certaine sobriété presque pieuse dans les sections lentes, la répétition des thèmes (prières ?), et la référence aux techniques anciennes en général.

Quant à nous, nous pourrons nous faire notre propre idée sur ces différentes cartes du jeu de Klanac à la salle Pierre-Mercure, le 4 mai. [1] Les citations de Véronique Lacroix proviennent d’un échange épistolaire avec l’auteur, réalisé par courriel le 23 avril 2011. [2] Sur la spiritualité de Gérard Grisey, voir « De l’esprit au spectre : mysticisme et spiritualité chez les compositeurs du courant spectral », Pierre Rigaudière, Circuit, vol. 21 nº 1 (2011), p. 37-44.Variations II, dont nous entendrons la création à la salle Pierre-Mercure, le 4 mai prochain, lors du concert thématique annuel de l’ECM+, sera la sixième œuvre de Petar Klanac à lui avoir été commandée par Véronique Lacroix depuis sa participation aux Ateliers et concerts (maintenant appelés Générations), en 1995. Klanac est ainsi un représentant de ce que je nommerai les « Slaves de Montréal », qui ont en commun la géographie de leurs origines, leur génération (nés dans les environs de 1970), d’écrire une musique souvent ludique, consonante, immédiatement efficace, et d’avoir avec l’ECM+ une relation privilégiée depuis plusieurs années, les deux autres membres de cette triade étant Ana Sokolovic et André Ristic. Variations II, donc, s’inscrit dans la continuité d’une relation fertile et fidèle entre un compositeur et un ensemble. Relation dont le fleuron est sans doute, à ce jour, La joie éclatante des jeunes époux (1999), enregistrée sur Atma par l’ECM+ (2000), sélectionnée pour la Tribune internationale de l’UNESCO (2000), et finaliste au Prix de composition musicale de la Fondation Prince Pierre de Monaco (2005).

Cette continuité est d’autant plus évidente que Variations II constitue le deuxième mouvement de Variations, œuvre concertante pour deux pianos et orchestre dont le premier mouvement fut créé en 2007 par l’ECM+. Véronique Lacroix est donc en parfaite posture pour commenter le diptyque :

Le deuxième mouvement reprend l’essentiel simplifié de la forme du premier mouvement, mais en inversant l’orchestration :
I : A (lent ; pianos seuls) / B (rapide ; pianos + orchestre) / C (orchestre seul) / B (rapide ; pianos + orchestre) / coda (pianos seuls)
II : A (lent ; orchestre seul) / B (rapide ; piano + orchestre).
Le titre Variations réfère au caractère monothématique des principales sections A et B qui font entendre une succession de variations du thème joué d’abord lentement aux pianos (au début du premier mouvement), puis lentement encore à l’orchestre (au début du deuxième mouvement), puis en doubles-croches dans les sections B.[1]

La thématique du concert, développée par les vidéastes de Foumalade et le spécialiste de musique ancienne Matthias Maute, tourne autour des cartes à jouer – le spectacle s’intitule Les Cinq As – et du monde médiéval. Or justement, Klanac, qui fut l’élève de deux disciples de Messiaen (Gilles Tremblay et Gérard Grisey), utilise, à l’instar du compositeur organiste, de nombreuses techniques musicales développées principalement entre le Moyen-Âge et l’époque baroque, particulièrement l’isorythmie (talea-color) et le canon (on trouve du reste, chez Klanac, plusieurs techniques d’imitations, notamment l’hétérophonie). Véronique Lacroix commente :

L’aspect médiéval de la thématique se retrouve, quant à lui, dans les caractéristiques générales de l’écriture du compositeur qui utilise des techniques chères à l’Ars Nova, dont le canon et le style contrapuntique en général. Le premier mouvement de Variations s’intitulait d’ailleurs Canons, à l’origine… Ces canons sont généralement très serrés, parfois même à la double-croche. D’amples mélodies en valeurs longues à l’orchestre, s’étalant par-dessus les doubles-croches courantes des pianos, font aussi entendre ce qui pourrait être des sortes de cantus firmus. Aussi, la partie de flûte de Variations I est jouée à la flûte à bec et Klanac utilise beaucoup le tambourin dans les deux mouvements, instrument lui aussi typique de cette époque. Sur le plan harmonique, certains enchaînements d’accords parallèles font ressortir les quartes et quintes de ces accords d’une façon qui peut parfois rappeler l’emploi de ces intervalles au Moyen-Âge. Finalement, la partie C de Variations I est une sorte de ‘danse baroque’.

On devine, à la lecture de ces commentaires, une empreinte tangible de l’héritage de Messiaen. Cet héritage se ressent par ailleurs dans le détail de l’écriture de Klanac, notamment par les valeurs ajoutées que l’on entend souvent dans les structures rythmiques de ses talea. Il n’est sans doute pas interdit, non plus, d’évoquer Messiaen en parlant de Klanac pour un certain caractère exubérant et coloré – voire « alleluiesque », puisque les deux partagent la foi catholique – permettant quelques rapprochements. Rapprochements, par exemple, entre la Turangalîla-Symphonie et La joie des jeunes époux, sur les plans des orchestrations denses et très multicolores, des consonances, des rythmiques dansantes et rapides, voire des titres (pensons au mouvement intitulé Joie du sang des étoiles par Messiaen, très proche du titre de l’œuvre de Klanac). Cependant, s’ajoute à ces caractéristiques un sens du processus qui ferait davantage penser à Gérard Grisey, qui fut son professeur au Conservatoire de Paris, bien que ce soit peut-être le seul plan sur lequel on peut rapprocher, à l’écoute, ces deux compositeurs. En effet, le matériau se déploie chez Klanac par de grands engrenages cycliques et jeux de phases, domaines dans lesquels Grisey a développé des techniques aux résultats éblouissants. Par le ludisme consonnant et les processus et engrenages cycliques, Klanac est du reste assez près d’un autre élève de Grisey, Régis Campo. On sait que Grisey appréciait dans les processus une dimension impersonnelle à laquelle il attribuait volontiers des qualités métaphysiques, sinon mystiques ; ceci ne fut peut-être pas sans interpeller la sensibilité religieuse de son élève Klanac[2]. En ce sens, le titre de la première collaboration de ce dernier avec l’ECM+, Les êtres étrangement cycliques (1995), avait quelque chose d’annonciateur. Or cette foi de Klanac, explicite dans d’autres œuvres, se ressent-elle dans Variations ? Véronique Lacroix se prononce :

L’aspect religieux n’apparaît pas au premier plan dans cette œuvre, mais est sous-entendu dans la rigueur de l’écriture, une certaine sobriété presque pieuse dans les sections lentes, la répétition des thèmes (prières ?), et la référence aux techniques anciennes en général.

Quant à nous, nous pourrons nous faire notre propre idée sur ces différentes cartes du jeu de Klanac à la salle Pierre-Mercure, le 4 mai. [1] Les citations de Véronique Lacroix proviennent d’un échange épistolaire avec l’auteur, réalisé par courriel le 23 avril 2011. [2] Sur la spiritualité de Gérard Grisey, voir « De l’esprit au spectre : mysticisme et spiritualité chez les compositeurs du courant spectral », Pierre Rigaudière, Circuit, vol. 21 nº 1 (2011), p. 37-44.

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