Intranquillités I : Vergangenheitsbewaltigung – carnet de création –

Intranquillités I : Vergangenheitsbewaltigung
– carnet de création –

Le but de ce texte n’est pas tant de donner des pistes d’écoutes en vu de la création d’Intranquillités I, mais peut-être plus d’ouvrir des avenues fragmentaires qui brouilleront et donc enrichiront, je l’espère, en le faisant dévier et donc prendre racines multiples, le vécu de cet instant.

 

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« Intranquillités »

« Vergangenheitsbewaltigung »

Deux simples mot. Deux néologismes.

Et puis une citation :

« Je veux être anonyme et intime. Parler sans parler, si c’est possible. »

Clarice Lispector

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« Le livre de l’intranquillité », de Fernando Pessoa. Un des rares livres dont je n’ai pas terminé la lecture. Un livre d’une beauté rare. Mais d’une lecture de par trop prenante. L’intranquillité, c’est être vivant, mais en marchant « à côté d’une joie », comme dirait Saint-Denys-Garneau. Marcher à côté d’une joie en ayant l’intuition que l’indicible est ailleurs et pourtant si près.

Vergangenheitsbewaltigung. Néologisme allemand, pays où je résidais lors de la composition d’Intranquillités I. À Stuttgart, dans le sud-ouest du pays, pour être exact. Dans une ville qui a été rasée à quelque 92% près de la mi-temps du siècle dernier. Vergangenheitsbewaltigung, c’est un mot forgé pour coller à une réalité qui allait demander des décennies de réflexions : le processus de faire face au passé, personnel et historique.

« Je veux être anonyme et intime. Parler sans parler, si c’est possible. », enfin. Au détour d’une lecture, je tombe sur cette phrase qui exprime l’essentiel de ce que j’essaie de faire, comme créateur, depuis toujours. « Je veux être anonyme », et accepter qu’en tant que créateur, je ne suis qu’un vecteur de ce qui m’entoure, un prisme déformant d’une étroite réalité. « Je veux être intime » et exprimer ce qui a forgé ce prisme, dans l’espoir tout à fait avoué que ce point de vue difforme puisse, consciemment ou non, aider à faire naître du sens dans un monde  qui en a cruellement besoin.

Deux mots, une citation, puis, heureusement, un catalyseur : l’ensemble Katcor qui m’a passé la commande d’une pièce pour quatuor de cors.

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je vous offre mon silence mon souffle ce que j’ai de plus précieux

pour quatre cors

dédié aux aidant.e.s naturel.le.s, héro.ïnne.s du quotidien,

ainsi qu’à l’Ensemble Katcor

 

souffle et silence

essence de l’être humain,

en corrélation, en dépendance

bruits primaires, fondamentaux

souffle/silence, entremêlés,

d’une présence, d’un environnement,

d’un moment, d’une situation

cette pièce est, pour moi, à la fois un aboutissement en termes de liberté d’interprétation (partition exclusivement graphique à la fois trop précise et trop ouverte)

ainsi qu’un

nouveau départ en termes d’art sonore assumant/tentant son éloignement du musical afin de se rapprocher, peut-être, d’une expérience humaine plus pure et sans artifices

Stuttgart, avril 2013

 

 

« Rien ne peut naître au jour qui n’existe déjà. Étrangère aux saisons, je me tiens dos à la lumière. » Chantal Bergeron

 

« Vivre m’impressionne tellement. » Clarice Lispector

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À ce premier mouvement pour quatre cors se sont greffés, tour à tour, trois autres voix : un partie de clavecin, une autre de piano, et, finalement, une partie pour quatuor à cordes. Chacune de ces parties a été pensée pour être jouée soit seule, soit en combinaison avec n’importe laquelle ou lesquelles autre(s) parties. Pour le concert de création, nous avons choisi les agencements suivants :

1. Quatre cors

2. Piano solo

3. Clavecin et quatre cors

4. Piano et quatuor à cordes

5. Clavecin solo

6. Tutti

 

Chacune des parties a sa vie propre, son identité plastique et poétique, mais, surtout, sonore. Des rapports profondément marqués par les citations que je leur ai associées.

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et pourtant la lumière entre les fibres jaunes de ton grand chandail de coton ouaté

quatuor à cordes

 

« Des voix sans pores me disent que je mourrai

enflammé dans la carbonisation

Ce n’est pas vrai

Je suis Dieu pour mes sourires secrets

Et en vérité je suis moi-même

Franc noble et plein de liberté

Draggammalamalatha birbouchel

Ostrumaplivi tigaudô umo transi Li »

Claude Gauvreau, Recul (Poèmes de détention, 1961)

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les fleuves résonnent d’heures en heures leurs lancinantes beautés le miel le suc pour autant le désir

clavecin solo

 

« (…) Eh bien je vais te confier, pour finir, que je voudrais être compositeur de musique, vivre avec des instruments dans la tour de Viterbo que je ne réussis pas à acheter, dans le paysage le plus beau du monde, là où l’Arioste aurait été fou de joie à se voir renaître dans une telle innocence de chênes et de collines, d’eaux et de ravins, et là composer de la musique, seule action expressive peut-être élevée, et indéfinissable comme les actions de la réalité. »

Pier Paolo Pasolini

 

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tu sais il n’y avait pas vraiment de tendresse commise entre ses doigts usés

sinon peut-être un regard

piano solo

 

« pleure pleure avec tes jambes toi dont le corps indique le sens de chaque pierre »

Nadia Tuéni (poèmes retrouvés, pub. 1986)

 

 

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Les titres des mouvements sont issus, à l’exception du mouvement pour quatre cors, de la finale d’un long poème intitulé son corps parlait pour ne pas mourir :

 

(…)

 

j’espère pourtant malgré le teint pâle des enfants de la rue un avenir heureux un dénouement

 

un sens

 

l’enseignement pudique d’une langue morte dans le sous-sol de l’église tout le monde comprend déjà moi je ne suis que métèque parvenu ai-je droit de parole au chapitre?

 

les cris de douleur et de révolte contre l’abattement

 

contre le cimetière Notre-Dame-des-Neiges et une place près de Jean Drapeau de Maurice Richard

 

m’écoutes-tu toujours sans raison?

 

cherches-tu toujours à comprendre ton état?

 

les fleuves résonnent d’heures en heures leurs lancinantes beautés le miel le suc pour autant le désir

 

ceci n’est pas un débat

 

l’épinette disloquée – la fortuite innocence

 

et pourtant la lumière entre les fibres jaunes de ton grand chandail de coton ouaté

 

un petit animal au creux

 

le dire

 

les grêlons

 

tu sais il n’y avait pas vraiment de tendresse commise entre ses doigts usés sinon peut-être un regard

 

l’enfantement

Symon Henry

Montréal, 10 mai 2014

www.symonhenry.com

P.S. : Pour avoir une idée des pièces qui ont suivi, dans la série Intranquillités, et qui ont déjà été créées…

https://www.youtube.com/watch?v=4WlkQ_OnPpo&list=PL_ADUYWhgAmRMHnL38tawsBnPsPK-_NvV

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Concert  « Intranquillités »

16 mai 2014 – 19:30 – Café l’Artère – 7000 avenue du Parc, Montréal

Programme :

Intranquillités IIb – Projet K – 20’

Intranquillités I – Quatuor KatcorDaniel ÁñezJean-Willy KunzMarc LabrancheGeneviève LiboironFreddie Tremblay-Gagnon et Julie Babaz – 60’

(for the english version of this text, click here)

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