Archipel autour d’Isabelle Panneton


3 auteurs commentent trois œuvres (dont une création) d’Isabelle Panneton interprétées récemment par le Trio Fibonacci, et commentent par la suite réciproquement leurs commentaires.

 

Michel Gonneville

 

Est-ce la réalité, ou alors une lecture très personnelle de celle-ci ? Quelque chose se passe actuellement, il me semble, chez un certain nombre de compositeurs du milieu de la création musicale québécoise. Les récentes créations de Denys Bouliane et Jean Lesage à l’OSM, et de Denys Gougeon au NEM me sont apparues comme un véritable saut qualitatif dans leur démarche, dans le sens d’un approfondissement du propos, d’une densification de la portée sémantique de leurs propositions. Et maintenant, voilà que la toute nouvelle pièce d’Isabelle Panneton, Les Îles créée par le Trio Fibonacci, me laisse cette même impression.

 

Le programme de ce « portrait » de la compositrice a été conçue par elle-même en collaboration avec les membres du trio. Elle avait choisi d’entourer Les Îles par deux de ses pièces : Sur ces décombres et floraisons nouvelles, un duo pour violon et piano de 1995, et le trio Sombre avec éclaircies de 2008-2009, et aussi par quelques œuvres de compositeurs admirés : Haydn, Debussy, Webern et Jonathan Harvey. La clarté de Haydn, la concision de Webern, le travail harmonique admirable de tous ces compositeurs trouvaient évidemment leur écho dans les pièces de leur émule.

 

Mais surtout, malgré une indéniable parenté dans le travail harmonique et la fluidité du discours, l’audition des trois œuvres de Panneton permettait de constater le saut dont je parlais plus haut. Il y a une différence entre d’une part, le propos plus léger du duo de 1995 (qu’on me permette l’expression de « conversation agréable » pour le qualifier), caractérisé par des motifs jamais réitérés, toujours nouveaux, qui articulent des réseaux harmoniques en perpétuelle et très sensible mutation, une manière caractéristique de beaucoup d’œuvres de la compositrice jusqu’à cette date, et d’autre part, le discours plus économe, presque clairsemé, des Îles, déjà annoncé par Sombre avec éclaircies mais poussé encore plus loin. Dans ces six miniatures de 2011, le jeu des motifs devient transparent dans sa logique, par ces réitérations et variations clairement perceptibles, par la simplicité de leur structure (ici des mouvements parallèles, là des 10e descendantes, des ascensions rapides en pizzicato, etc).

 

Plus essentiellement, il m’a semblé que cette économie motivique, ce dépouillement, ce jeu plus réfléchi, s’accompagnait d’une conscience accrue du poids dramatique de la conduite harmonique, de la valeur de chaque note dans ce discours plus centré, dans ce propos densifié que j’ai même senti, parfois, aux abords du tragique, sans jamais qu’il n’en devienne lourd.

 

Maxime McKinley

 

Ce concert-portrait que consacrait le Trio Fibonacci à Isabelle Panneton s’intitulait Repères et envol. Ce titre évoque pour moi plusieurs choses. Les « repères » que Panneton trouve dans les œuvres des maîtres programmés à ses côtés (Haydn, Debussy, Webern, Harvey), et les « envols » que sont ses trois œuvres. Les « repères » que sont dans sa musique les notes pôles autour desquelles tout se déploie, et les « envols », justement, de ces déploiements. J’y reconnais aussi un certain lexique de la génération et de l’époque par et dans lesquelles Isabelle a été formée; je pense à Points de repère de Boulez, et à Envol de Tremblay.

 

D’autres mots me sont venus à l’esprit à l’écoute de ce concert, dont exactitude et adéquation qui sont, je crois, à la source de ce raffinement qui frappe tant dans les œuvres d’Isabelle, et des enseignements qu’elle tire de Haydn, Debussy, Webern et Harvey. Exactitude dans l’absence de superflu, dans le détail qui change tout, et dans l’imbrication minutieusement adéquate des paramètres du son, ceux-ci se faisant tour à tour discrets de manière à se mettre mutuellement en valeur, avec l’harmonie au centre de cette chorégraphie (proche, en cela, d’un certain groupe de sa génération, avec notamment Serge Arcuri, Marc Hyland et André Villeneuve). À ce sujet, Isabelle disait en 1999, lors d’une rencontre animée par Françoise Davoine :

 

Tout ne peut pas être complexe en même temps. Dans une invention de Bach, le rythme constitue un plan discret, l’oreille est attirée par les subtilités du contrepoint et des imitations. J’aime beaucoup regarder l’histoire à travers ce prisme-là : quels sont les plans qui prennent le dessus, ceux qui sont discrets ? Quant à moi, j’explore beaucoup la relation entre les harmonies (.), je veux que le langage harmonique agisse comme un filtre dans lequel je peux placer des éléments.[1]

 

Je pense aussi aux mots fluides et solides, qui permettent d’évoquer une évolution audible au fil des trois œuvres d’Isabelle entendues dans ce concert, échelonnées entre 1995 et 2011. De matières sonores fluides en ce qu’elles semblent en incessantes déformations, comme l’eau ou le vent (en cela assez debussystes), nous passons, surtout dans le plus récent trio, Les Îles, à des matières sonores solides en ce qu’elles sont délimitées et repérables (pour refaire écho au titre du concert). L’apparition de telles « lignes formelles » me paraît être l’aspect le plus frappant de l’évolution de l’écriture d’Isabelle, comme si dans les solubilités de ses sonorités étaient apparues des cristallisations.

 

Chantale Laplante

 

Une première impression du concert Fibonacci en hommage à Isabelle Panneton, est celle de la riche concordance entre les œuvres du « répertoire » et de la compositrice. Le Haydn, le Harvey, le Webern et le Debussy ont eu un retentissement presque « délicieux » dans le sens où ces musiques nous offraient des images sonores complexes, et par là même des pistes variées où se perdre d’abord dans la rêverie et ensuite, attraper au vol une figure en écho dans telle musique de Panneton. Un programme d’une belle sensibilité, qui parle aussi de la maturité de la réflexion de l’artiste, et de sa compréhension de son propre parcours. En ce sens, Panneton et le très talentueux Trio Fibonacci nous ont donné à faire un parcours musical tout en rhizomes, où les lignes de fuite et les points d’ancrages s’interpellent, s’accrochent et se détachent n’ayant de cesse de convier l’oreille et l’esprit dans une sorte de reconstruction des œuvres passées et de notre temps.

 

Les trois œuvres de Panneton ont confirmé, si besoin était, de sa solide compréhension du medium piano et cordes. Alors que le duo de 1995 et le trio de 2008-09 nous ont donné à entendre les affinités de la compositrice pour une musique caractérisée par un lyrisme expressionniste, dense et luxuriant, il m’a semblé que Les Îles, l’œuvre en création, avait tracé un espace nouveau entre les motifs et les cheminements harmoniques. En effet, cette œuvre donnait à entendre une respiration, inusité, où les lignes contrapuntiques prenaient le temps de suivre les résonances inhérentes aux motifs, à l’affût de possibilités acoustiques du son. L’œuvre, divisée par ce que je qualifierais des soupirs entre chaque miniatures, a offert une impression sonore à la fois d’une grande vitalité et d’une extrême fragilité, et par là même la sensation d’une tension stimulante entre gestes, pauses et réverbérations.

 

Michel Gonneville

 

Au-delà des « échos » que se renvoyaient les œuvres au programme de ce concert finement conçu, Chantale Laplante et moi avons tous deux perçu cette « différence » que représentent Les Îles dans la production d’Isabelle Panneton. À travers la nouvelle image acoustique qu’elle y perçoit, dessinée par cette « respiration inusitée », cette « tension stimulante » qui s’établit entre  « gestes, pauses et  réverbérations », Chantale Laplante ressent presque organiquement, dans la syntaxe du sonore, ce qui serait une autre façon de qualifier le « tragique sans lourdeur » que de mon côté j’identifiais : soit la conjonction – toute humaine – d’une « grande vitalité » et d’une « extrême fragilité ».

 

Après une belle chaîne conceptuelle enfilant les titres et les filiations, Maxime McKinley boucle la boucle en soulignant le caractère repérable des matières qu’Isabelle Panneton manipule. Les « cristallisations », très adéquatement nommées, qui résultent de ce jeu transparent de motifs, solidifiés par leurs réitérations variées, ont ceci de juste que, loin de paralyser, elles forment plutôt une base à partir desquelles les envols prennent tout leur sens, peuvent prendre toute leur force d’élan. Dans la fluidité de son langage, la compositrice pose maintenant, bienvenues, des îles.

 

Maxime McKinley

 

Parmi les commentaires de Chantale Laplante, je reviendrai sur la « solide compréhension » d’Isabelle Panneton du « médium piano et cordes », commentaire d’autant plus pertinent que les sonates pour piano et les quatuors à cordes de Haydn furent l’une des « écoles » les plus enrichissantes d’Isabelle. Précisons du reste qu’Isabelle est pianiste de formation, qu’elle maîtrise parfaitement l’écriture tonale (qu’elle n’utilise pas au premier degré dans ses œuvres, mais de manière « ex-tendue »), et que son écriture s’en ressent. Le piano est utilisé avec une efficacité irréprochable; les « pianismes » y sont nombreux, mais toujours utilisés avec une touche d’originalité. Cet instrument fondamentalement harmonique permet en outre à Isabelle de tisser plus aisément ses fameuses « toiles » évoluant par notes communes et par « jeux de gravité » autour de notes pôles. Dans son écriture pour cordes, l’utilisation d’effets timbraux est parcimonieuse mais illustre avec éloquence le sens de l’exactitude et de l’adéquation de la compositrice, en contribuant, par exemple, à focaliser sur une note significative, à souligner le surgissement d’un événement nouveau, ou à exacerber la couleur d’un accord, d’une sonorité. Par ailleurs, ce commentaire de Chantale sur l’écriture pour cordes et piano ciblait un artisanat peut-être moins favorisé et célébré qu’autrefois, mais qui touche à l’essence même de la musique de chambre, de l’intimité acoustique. À ce titre, les concerts du Trio Fibonacci prouvent, à chaque fois, que ce « genre » peut encore être éblouissant, qu’il mérite toujours attention et longévité.

 

Quant aux commentaires de Michel Gonneville, j’aimerais en fusionner deux, à propos des Îles, de manière à en créer un nouveau. Michel évoque très justement, d’une part, le « jeu des motifs » qui « devient transparent dans sa logique, par ces réitérations et variations clairement perceptibles » et, d’autre part, « une conscience accrue du poids dramatique de la conduite harmonique ». Le nouveau commentaire que je ferai en fusionnant ces deux-là va comme suit : « Dans cette œuvre, on entend une conscience accrue du poids dramatique du jeu des motifs, devenu transparent dans sa conduite par ces réitérations et variations clairement perceptibles ».  En sommes, c’est la dramaturgie issue du jeu des motifs qui paraît assez nouvelle dans l’écriture d’Isabelle. Même cette notion de « jeu » me semble relativement récente chez Isabelle, bien qu’elle ait écrit ses magnifiques Travaux et jeux de gravité en 1998. En ce sens, si Michel a raison de parler des « abords du tragique », il serait peut-être tout aussi juste de parler des « abords du ludisme ». Il y a là une ambiguïté sans doute liée à une certaine pudeur caractéristique de l’écriture d’Isabelle, pudeur à l’émotion dense mais contenue, et non dépourvue d’élégance.

 

Chantale Laplante

 

Ce commentaire multiple autour du concert en hommage à Isabelle Panneton se présente presque comme une étude de cas sur la question de la perception, phénomène complexe, au caractère élusif. Malgré l’ampleur du sujet, il me semble tout de même possible de dégager de grandes lignes.

 

Comme souvent lors d’un concert particulièrement stimulant et sensible, il est possible d’identifier une sorte de convergence d’opinion et de sensation qui, pour le concert du 10 mai, s’est vérifiée en regard de deux aspects. D’abord sur la pertinence du programme dans son ensemble, dans la mesure où l’esprit fut interpellé et mis au défi dans les jeux d’écho proposés par les œuvres. Ensuite, pour l’intérêt particulier de l’œuvre en création qui proposait quelque chose de « nouveau ».

 

Ce nouveau a été « interprété » différemment, supposant une perception diversifiée et laissant émerger des points de vue singuliers. La perception (sonore) repose en partie sur un réseau de catégories forgé au fil de l’étude et de l’écoute critique de la musique de recherche, de tous les siècles. Elle sollicite aussi la capacité à « faire l’expérience » de l’oeuvre, de l’événement, qui permet de mettre en branle une écoute ancrée autant dans l’espace fertile de l’œuvre en train de se jouer que celui du lieu qui l’accueille, de l’être qui écoute.

 

Les commentaires critiques autour du concert hommage ont à mon avis tous fait appel aux deux modes d’écoute, ceux de l’analyse et de la sensation, mais sans nul doute aussi, à des niveaux différents, l’un des modes pouvant prendre plus d’importance. Après une mise en contexte plus ou moins élaborée, et en cela il semble évident que mes collègues ont une connaissance intime du travail de Panneton, Michel Gonneville identifie une économie de moyens et un effet de dépouillement comme procédés nouveaux, alors que Maxime McKinley se saisit de mots couplés, « exactitude » et « adéquation », « fluides » et « solides », pour cerner l’inédit à l’œuvre dans l’œuvre. Ce qui me frappe ici, ce n’est pas tant la complémentarité ou non des commentaires analytiques, auxquels s’ajoute le mien à propos des résonances des lignes et motifs, mais la manière de procéder pour conclure notre réflexion.

 

En effet, l’usage de termes plutôt poétiques pour synthétiser notre expérience – « densification », « cristallisation », « respiration » – met en évidence la difficile tâche de traduire le plus précisément possible ce que la musique, art qui fuit, nous a offert pendant un moment. Malgré tout, les commentaires réunis démontrent que l’effort à rendre compte, avec des mots, à la fois d’une expérience sonore et de l’intension proprement musicale à l’œuvre, sollicite le musicien pensif (F. Nicolas) et offre la possibilité d’une révélation de sens, multiples et stimulants.

 

[1] Isabelle Panneton in Françoise Davoine, « Sérieuse, audacieuse, bienheureuse. Généreuses ! Rencontre avec Isabelle Panneton, Marie Pelletier et Ana Sokolovic », Circuit, vol. 10 nº 1 (1999), p. 76.
3 auteurs commentent trois œuvres (dont une création) d’Isabelle Panneton interprétées récemment par le Trio Fibonacci, et commentent par la suite réciproquement leurs commentaires.

Michel Gonneville

Est-ce la réalité, ou alors une lecture très personnelle de celle-ci ? Quelque chose se passe actuellement, il me semble, chez un certain nombre de compositeurs du milieu de la création musicale québécoise. Les récentes créations de Denys Bouliane et Jean Lesage à l’OSM, et de Denys Gougeon au NEM me sont apparues comme un véritable saut qualitatif dans leur démarche, dans le sens d’un approfondissement du propos, d’une densification de la portée sémantique de leurs propositions. Et maintenant, voilà que la toute nouvelle pièce d’Isabelle Panneton, Les Îles créée par le Trio Fibonacci, me laisse cette même impression.

Le programme de ce « portrait » de la compositrice a été conçue par elle-même en collaboration avec les membres du trio. Elle avait choisi d’entourer Les Îles par deux de ses pièces : Sur ces décombres et floraisons nouvelles, un duo pour violon et piano de 1995, et le trio Sombre avec éclaircies de 2008-2009, et aussi par quelques œuvres de compositeurs admirés : Haydn, Debussy, Webern et Jonathan Harvey. La clarté de Haydn, la concision de Webern, le travail harmonique admirable de tous ces compositeurs trouvaient évidemment leur écho dans les pièces de leur émule.

Mais surtout, malgré une indéniable parenté dans le travail harmonique et la fluidité du discours, l’audition des trois œuvres de Panneton permettait de constater le saut dont je parlais plus haut. Il y a une différence entre d’une part, le propos plus léger du duo de 1995 (qu’on me permette l’expression de « conversation agréable » pour le qualifier), caractérisé par des motifs jamais réitérés, toujours nouveaux, qui articulent des réseaux harmoniques en perpétuelle et très sensible mutation, une manière caractéristique de beaucoup d’œuvres de la compositrice jusqu’à cette date, et d’autre part, le discours plus économe, presque clairsemé, des Îles, déjà annoncé par Sombre avec éclaircies mais poussé encore plus loin. Dans ces six miniatures de 2011, le jeu des motifs devient transparent dans sa logique, par ces réitérations et variations clairement perceptibles, par la simplicité de leur structure (ici des mouvements parallèles, là des 10e descendantes, des ascensions rapides en pizzicato, etc).

Plus essentiellement, il m’a semblé que cette économie motivique, ce dépouillement, ce jeu plus réfléchi, s’accompagnait d’une conscience accrue du poids dramatique de la conduite harmonique, de la valeur de chaque note dans ce discours plus centré, dans ce propos densifié que j’ai même senti, parfois, aux abords du tragique, sans jamais qu’il n’en devienne lourd.

Maxime McKinley

Ce concert-portrait que consacrait le Trio Fibonacci à Isabelle Panneton s’intitulait Repères et envol. Ce titre évoque pour moi plusieurs choses. Les « repères » que Panneton trouve dans les œuvres des maîtres programmés à ses côtés (Haydn, Debussy, Webern, Harvey), et les « envols » que sont ses trois œuvres. Les « repères » que sont dans sa musique les notes pôles autour desquelles tout se déploie, et les « envols », justement, de ces déploiements. J’y reconnais aussi un certain lexique de la génération et de l’époque par et dans lesquelles Isabelle a été formée; je pense à Points de repère de Boulez, et à Envol de Tremblay.

D’autres mots me sont venus à l’esprit à l’écoute de ce concert, dont exactitude et adéquation qui sont, je crois, à la source de ce raffinement qui frappe tant dans les œuvres d’Isabelle, et des enseignements qu’elle tire de Haydn, Debussy, Webern et Harvey. Exactitude dans l’absence de superflu, dans le détail qui change tout, et dans l’imbrication minutieusement adéquate des paramètres du son, ceux-ci se faisant tour à tour discrets de manière à se mettre mutuellement en valeur, avec l’harmonie au centre de cette chorégraphie (proche, en cela, d’un certain groupe de sa génération, avec notamment Serge Arcuri, Marc Hyland et André Villeneuve). À ce sujet, Isabelle disait en 1999, lors d’une rencontre animée par Françoise Davoine :

Tout ne peut pas être complexe en même temps. Dans une invention de Bach, le rythme constitue un plan discret, l’oreille est attirée par les subtilités du contrepoint et des imitations. J’aime beaucoup regarder l’histoire à travers ce prisme-là : quels sont les plans qui prennent le dessus, ceux qui sont discrets ? Quant à moi, j’explore beaucoup la relation entre les harmonies (.), je veux que le langage harmonique agisse comme un filtre dans lequel je peux placer des éléments.[1]

Je pense aussi aux mots fluides et solides, qui permettent d’évoquer une évolution audible au fil des trois œuvres d’Isabelle entendues dans ce concert, échelonnées entre 1995 et 2011. De matières sonores fluides en ce qu’elles semblent en incessantes déformations, comme l’eau ou le vent (en cela assez debussystes), nous passons, surtout dans le plus récent trio, Les Îles, à des matières sonores solides en ce qu’elles sont délimitées et repérables (pour refaire écho au titre du concert). L’apparition de telles « lignes formelles » me paraît être l’aspect le plus frappant de l’évolution de l’écriture d’Isabelle, comme si dans les solubilités de ses sonorités étaient apparues des cristallisations.

Chantale Laplante

Une première impression du concert Fibonacci en hommage à Isabelle Panneton, est celle de la riche concordance entre les œuvres du « répertoire » et de la compositrice. Le Haydn, le Harvey, le Webern et le Debussy ont eu un retentissement presque « délicieux » dans le sens où ces musiques nous offraient des images sonores complexes, et par là même des pistes variées où se perdre d’abord dans la rêverie et ensuite, attraper au vol une figure en écho dans telle musique de Panneton. Un programme d’une belle sensibilité, qui parle aussi de la maturité de la réflexion de l’artiste, et de sa compréhension de son propre parcours. En ce sens, Panneton et le très talentueux Trio Fibonacci nous ont donné à faire un parcours musical tout en rhizomes, où les lignes de fuite et les points d’ancrages s’interpellent, s’accrochent et se détachent n’ayant de cesse de convier l’oreille et l’esprit dans une sorte de reconstruction des œuvres passées et de notre temps.

Les trois œuvres de Panneton ont confirmé, si besoin était, de sa solide compréhension du medium piano et cordes. Alors que le duo de 1995 et le trio de 2008-09 nous ont donné à entendre les affinités de la compositrice pour une musique caractérisée par un lyrisme expressionniste, dense et luxuriant, il m’a semblé que Les Îles, l’œuvre en création, avait tracé un espace nouveau entre les motifs et les cheminements harmoniques. En effet, cette œuvre donnait à entendre une respiration, inusité, où les lignes contrapuntiques prenaient le temps de suivre les résonances inhérentes aux motifs, à l’affût de possibilités acoustiques du son. L’œuvre, divisée par ce que je qualifierais des soupirs entre chaque miniatures, a offert une impression sonore à la fois d’une grande vitalité et d’une extrême fragilité, et par là même la sensation d’une tension stimulante entre gestes, pauses et réverbérations.

Michel Gonneville

Au-delà des « échos » que se renvoyaient les œuvres au programme de ce concert finement conçu, Chantale Laplante et moi avons tous deux perçu cette « différence » que représentent Les Îles dans la production d’Isabelle Panneton. À travers la nouvelle image acoustique qu’elle y perçoit, dessinée par cette « respiration inusitée », cette « tension stimulante » qui s’établit entre  « gestes, pauses et  réverbérations », Chantale Laplante ressent presque organiquement, dans la syntaxe du sonore, ce qui serait une autre façon de qualifier le « tragique sans lourdeur » que de mon côté j’identifiais : soit la conjonction – toute humaine – d’une « grande vitalité » et d’une « extrême fragilité ».

Après une belle chaîne conceptuelle enfilant les titres et les filiations, Maxime McKinley boucle la boucle en soulignant le caractère repérable des matières qu’Isabelle Panneton manipule. Les « cristallisations », très adéquatement nommées, qui résultent de ce jeu transparent de motifs, solidifiés par leurs réitérations variées, ont ceci de juste que, loin de paralyser, elles forment plutôt une base à partir desquelles les envols prennent tout leur sens, peuvent prendre toute leur force d’élan. Dans la fluidité de son langage, la compositrice pose maintenant, bienvenues, des îles.

Maxime McKinley

Parmi les commentaires de Chantale Laplante, je reviendrai sur la « solide compréhension » d’Isabelle Panneton du « médium piano et cordes », commentaire d’autant plus pertinent que les sonates pour piano et les quatuors à cordes de Haydn furent l’une des « écoles » les plus enrichissantes d’Isabelle. Précisons du reste qu’Isabelle est pianiste de formation, qu’elle maîtrise parfaitement l’écriture tonale (qu’elle n’utilise pas au premier degré dans ses œuvres, mais de manière « ex-tendue »), et que son écriture s’en ressent. Le piano est utilisé avec une efficacité irréprochable; les « pianismes » y sont nombreux, mais toujours utilisés avec une touche d’originalité. Cet instrument fondamentalement harmonique permet en outre à Isabelle de tisser plus aisément ses fameuses « toiles » évoluant par notes communes et par « jeux de gravité » autour de notes pôles. Dans son écriture pour cordes, l’utilisation d’effets timbraux est parcimonieuse mais illustre avec éloquence le sens de l’exactitude et de l’adéquation de la compositrice, en contribuant, par exemple, à focaliser sur une note significative, à souligner le surgissement d’un événement nouveau, ou à exacerber la couleur d’un accord, d’une sonorité. Par ailleurs, ce commentaire de Chantale sur l’écriture pour cordes et piano ciblait un artisanat peut-être moins favorisé et célébré qu’autrefois, mais qui touche à l’essence même de la musique de chambre, de l’intimité acoustique. À ce titre, les concerts du Trio Fibonacci prouvent, à chaque fois, que ce « genre » peut encore être éblouissant, qu’il mérite toujours attention et longévité.

Quant aux commentaires de Michel Gonneville, j’aimerais en fusionner deux, à propos des Îles, de manière à en créer un nouveau. Michel évoque très justement, d’une part, le « jeu des motifs » qui « devient transparent dans sa logique, par ces réitérations et variations clairement perceptibles » et, d’autre part, « une conscience accrue du poids dramatique de la conduite harmonique ». Le nouveau commentaire que je ferai en fusionnant ces deux-là va comme suit : « Dans cette œuvre, on entend une conscience accrue du poids dramatique du jeu des motifs, devenu transparent dans sa conduite par ces réitérations et variations clairement perceptibles ».  En sommes, c’est la dramaturgie issue du jeu des motifs qui paraît assez nouvelle dans l’écriture d’Isabelle. Même cette notion de « jeu » me semble relativement récente chez Isabelle, bien qu’elle ait écrit ses magnifiques Travaux et jeux de gravité en 1998. En ce sens, si Michel a raison de parler des « abords du tragique », il serait peut-être tout aussi juste de parler des « abords du ludisme ». Il y a là une ambiguïté sans doute liée à une certaine pudeur caractéristique de l’écriture d’Isabelle, pudeur à l’émotion dense mais contenue, et non dépourvue d’élégance.

Chantale Laplante

Ce commentaire multiple autour du concert en hommage à Isabelle Panneton se présente presque comme une étude de cas sur la question de la perception, phénomène complexe, au caractère élusif. Malgré l’ampleur du sujet, il me semble tout de même possible de dégager de grandes lignes.

Comme souvent lors d’un concert particulièrement stimulant et sensible, il est possible d’identifier une sorte de convergence d’opinion et de sensation qui, pour le concert du 10 mai, s’est vérifiée en regard de deux aspects. D’abord sur la pertinence du programme dans son ensemble, dans la mesure où l’esprit fut interpellé et mis au défi dans les jeux d’écho proposés par les œuvres. Ensuite, pour l’intérêt particulier de l’œuvre en création qui proposait quelque chose de « nouveau ».

Ce nouveau a été « interprété » différemment, supposant une perception diversifiée et laissant émerger des points de vue singuliers. La perception (sonore) repose en partie sur un réseau de catégories forgé au fil de l’étude et de l’écoute critique de la musique de recherche, de tous les siècles. Elle sollicite aussi la capacité à « faire l’expérience » de l’oeuvre, de l’événement, qui permet de mettre en branle une écoute ancrée autant dans l’espace fertile de l’œuvre en train de se jouer que celui du lieu qui l’accueille, de l’être qui écoute.

Les commentaires critiques autour du concert hommage ont à mon avis tous fait appel aux deux modes d’écoute, ceux de l’analyse et de la sensation, mais sans nul doute aussi, à des niveaux différents, l’un des modes pouvant prendre plus d’importance. Après une mise en contexte plus ou moins élaborée, et en cela il semble évident que mes collègues ont une connaissance intime du travail de Panneton, Michel Gonneville identifie une économie de moyens et un effet de dépouillement comme procédés nouveaux, alors que Maxime McKinley se saisit de mots couplés, « exactitude » et « adéquation », « fluides » et « solides », pour cerner l’inédit à l’œuvre dans l’œuvre. Ce qui me frappe ici, ce n’est pas tant la complémentarité ou non des commentaires analytiques, auxquels s’ajoute le mien à propos des résonances des lignes et motifs, mais la manière de procéder pour conclure notre réflexion.

En effet, l’usage de termes plutôt poétiques pour synthétiser notre expérience – « densification », « cristallisation », « respiration » – met en évidence la difficile tâche de traduire le plus précisément possible ce que la musique, art qui fuit, nous a offert pendant un moment. Malgré tout, les commentaires réunis démontrent que l’effort à rendre compte, avec des mots, à la fois d’une expérience sonore et de l’intension proprement musicale à l’œuvre, sollicite le musicien pensif (F. Nicolas) et offre la possibilité d’une révélation de sens, multiples et stimulants.

[1] Isabelle Panneton in Françoise Davoine, « Sérieuse, audacieuse, bienheureuse. Généreuses ! Rencontre avec Isabelle Panneton, Marie Pelletier et Ana Sokolovic », Circuit, vol. 10 nº 1 (1999), p. 76.

Pour tout commentaire, écrivez-nous.