À l’intérieur du Temps, tous les drames

Haïti, Haïti, de Chantale Laplante
Instrumentarium : Voix et percussions (simantra, Almglocken, cloches-plaques, gong de Pekin) avec électronique en direct et fichiers audio.

Si Chantale Laplante a pris tardivement la décision de se consacrer à la musique et à la composition, elle a rapidement défini en peu d’années après la fin de sa Maîtrise à l’UdeM en 1998, le territoire de ses propositions musicales, où l’influence de Morton Feldman et ses propres habiletés d’improvisatrice sont venues infléchir et approfondir les compétences acquises en écriture et électroacoustique.

Depuis À travers champs (1997) pour orchestre, qui dosait habilement quelques harmonies et mélodies singulières, et Le ciel doit être proche (1999) pour violon seul, qui présentait certaines virtuosités énergiques, une quinzaine d’œuvres conçues pour instruments solo ou petits groupes, avec ou sans électroacoustique, et quatre pièces sur support ont peu à peu réduit le registre des gestes dramatiques dans sa musique. Ceux-ci s’inscrivent maintenant dans la lente exploration du son, le minimalisme du matériau, exposé le plus souvent dans le pianissimo, sans perte de tension. Les harmonies ne cherchent plus une téléologie formelle : elles s’immobilisent et se contemplent dans leur nudité plus ou moins lisse ou rugueuse.

Cette attitude était déjà sensible depuis le début. Les étranges intemporalités feldmaniennes ont alors pu se déposer chez Chantale Laplante comme dans un humus approprié pour stimuler sa réflexion. à travers éclat (2001), For piano, tape and conversation (2001-2002), Contre-nuit (2003), (2004-2005) et Slow (2007), la démarche s’y constitue dans sa cohérence. Depuis, Estudio de um piano (2008), A room with no walls (2009) et Gaza (2008-2009) l’ont confirmé.

La marque de Feldman est forte chez plusieurs compositeurs, notamment au Canada. Définissant une esthétique à rapprocher de celle de Cage, ces « musiques neutres » (caractérisée entre autres chez Feldman par une unique intensité pp, par des motifs répétés plus ou moins régulièrement et par une certaine indifférence au poids harmonique consonant / dissonant des intervalles et accords) remettent en question la dramaturgie musicale qui constitue encore la base des attentes de la plupart des auditeurs. Cette attitude, parfois basée sur une sorte de dépersonnalisation du processus créateur, vise l’extirpation radicale des relents romantiques du Je, au profit d’une esthétique de la présence. Chantale Laplante adhère au moins à cette dernière idée, conforme à la sensibilité particulière évoquée plus haut, concernant la durée. Avec le compositeur américain, elle évoque Bergson et Spinoza, où le temps chronologique cède sa place à l’éternité, sans début ni fin. Dans le même ordre d’idées, l’influence de Feldman et de l’électroacoustique l’ont détournée des méthodes de travail apprises, caractérisées par une détermination du matériau (hors-temps) antérieure aux décisions de composition (mise en-temps). Le son, certains types de sonorités, parfois liées à un intervalle (9e mineure ou majeure) traité comme une couleur, engendrent la méthode. Musique de timbre, pour les musiciens plus exigeante musicalement que techniquement. La lenteur et l’intensité surtout douce sont là pour induire chez l’auditeur une disposition d’écoute, à l’instar des formes miniatures où la compositrice avait éprouvé ses talents en 1996-1997 (Miniare).

La compositrice nous confie que l’opération Plomb durci mené à Gaza par l’armée israélienne et le séisme en Haïti, ces drames survenus pendant l’écriture de Gaza et de Haïti, Haïti (2010) respectivement, l’ont constamment habitée, sans cependant la détourner des préoccupations spécifiquement musicales à l’origine de l’une et l’autre pièce. Ainsi, pour la dernière œuvre : l’exploration de l’esthétique du théâtre Nô japonais (inscrite dans sa mémoire depuis les cours suivis auprès de José Évangelista à l’UdeM), surtout pour le temps élastique de cette musique où tempo et intensité sont organiquement associés; l’intégration de la voix, pour laquelle un lexique de sonorités remplacera tout texte; et (nouveauté pour la compositrice) l’introduction du traitement en direct des instruments, notamment appliqué au son de cloches-plaques fabriquées sur mesure pour cette œuvre et passées au modulateur en anneau, comme un écho de sonorités entendues chez Luigi Nono. Mais, malgré la distance apparente entre les préoccupations avouées et le titre, la dédicace implicite reste tout de même un geste d’engagement pour Chantale Laplante, qui n’a pas renié son passé de travail social des années 70, avant que le changement de carrière ne l’amène à la composition musicale.

Pour l’avenir, Chantale Laplante ne jure de rien et évoque des directions pressenties dans ses dernières œuvres : le gonflement des intensités dans une récente musique électroacoustique, certain travail sur la pulsation et la métrique dans Slow, avec des interrogations sur les liens entre l’écriture et la perception. Exploration à partir d’une base consciemment articulée, personnalité en expansion ouverte au surgissement.

Michel Gonneville

Ce Prélude a été écrit à partir d’informations obtenues sur le site web de Chantale Laplante ou lors d’une entrevue avec la compositrice, complétées par des auditions d’œuvres entendues en diffusion continue sur le site du Centre de musique canadienne ou sur des enregistrements gracieusement fournis par la compositrice.

NOTE DE PROGRAMME
Haïti, Haïti
Chantale Laplante (1956)
20 min.
avec l’aide du Conseil des arts du Canada

Ma première sensation sonore à la source de cette oeuvre fut celle d’une cloche à vache et d’un son résonant grave, ce qui explique mon choix des Almglocken et des cloches plaques, qui sont ici traitées avec un modulateur à anneaux. Pour ce qui est de la voix, et après de multiples expérimentations, j’ai décidé d’élaborer un petit lexique de sons choisis spécifiquement pour leur résonance de sens et de timbre. Haïti, Haïti se présente donc comme une étude de l’interaction des résonances des instruments, de la musique électronique et de la voix humaine dans une trame temporelle élastique, lente et chuchotante.

Durant la composition de la pièce est survenu le tremblement de terre en Haïti. Le titre a été choisi en solidarité au peuple haïtien et leurs très anciennes aspirations d’indépendance politique et économique, et en hommage à leur inspirante résilience.

BIO_Chantale Laplante a une formation en piano classique et jazz et une expérience de scène comme claviériste dans des groupes de musique pop et expérimentale. Après des études en composition, elle enchaîne avec des perfectionnements auprès de Francis Dhomont et Jonathan Harvey (Royaume Uni). Elle a aussi une pratique en improvisation avec son ordinateur qui a entre autre donné le disque Brilliant Days, nominé par la revue The Wire parmi les 10 meilleurs disques du genre en 2003. En 2009-2010, elle était chercheure associée au matralab, centre de recherche inter-arts dirigé par Sandeep Bhagwati. Pour plus d’information: www. chantalelaplante.com
Haïti, Haïti, de Chantale Laplante
Instrumentarium : Voix et percussions (simantra, Almglocken, cloches-plaques, gong de Pekin) avec électronique en direct et fichiers audio.

Si Chantale Laplante a pris tardivement la décision de se consacrer à la musique et à la composition, elle a rapidement défini en peu d’années après la fin de sa Maîtrise à l’UdeM en 1998, le territoire de ses propositions musicales, où l’influence de Morton Feldman et ses propres habiletés d’improvisatrice sont venues infléchir et approfondir les compétences acquises en écriture et électroacoustique.

Depuis À travers champs (1997) pour orchestre, qui dosait habilement quelques harmonies et mélodies singulières, et Le ciel doit être proche (1999) pour violon seul, qui présentait certaines virtuosités énergiques, une quinzaine d’œuvres conçues pour instruments solo ou petits groupes, avec ou sans électroacoustique, et quatre pièces sur support ont peu à peu réduit le registre des gestes dramatiques dans sa musique. Ceux-ci s’inscrivent maintenant dans la lente exploration du son, le minimalisme du matériau, exposé le plus souvent dans le pianissimo, sans perte de tension. Les harmonies ne cherchent plus une téléologie formelle : elles s’immobilisent et se contemplent dans leur nudité plus ou moins lisse ou rugueuse.

Cette attitude était déjà sensible depuis le début. Les étranges intemporalités feldmaniennes ont alors pu se déposer chez Chantale Laplante comme dans un humus approprié pour stimuler sa réflexion. à travers éclat (2001), For piano, tape and conversation (2001-2002), Contre-nuit (2003), (2004-2005) et Slow (2007), la démarche s’y constitue dans sa cohérence. Depuis, Estudio de um piano (2008), A room with no walls (2009) et Gaza (2008-2009) l’ont confirmé.

La marque de Feldman est forte chez plusieurs compositeurs, notamment au Canada. Définissant une esthétique à rapprocher de celle de Cage, ces « musiques neutres » (caractérisée entre autres chez Feldman par une unique intensité pp, par des motifs répétés plus ou moins régulièrement et par une certaine indifférence au poids harmonique consonant / dissonant des intervalles et accords) remettent en question la dramaturgie musicale qui constitue encore la base des attentes de la plupart des auditeurs. Cette attitude, parfois basée sur une sorte de dépersonnalisation du processus créateur, vise l’extirpation radicale des relents romantiques du Je, au profit d’une esthétique de la présence. Chantale Laplante adhère au moins à cette dernière idée, conforme à la sensibilité particulière évoquée plus haut, concernant la durée. Avec le compositeur américain, elle évoque Bergson et Spinoza, où le temps chronologique cède sa place à l’éternité, sans début ni fin. Dans le même ordre d’idées, l’influence de Feldman et de l’électroacoustique l’ont détournée des méthodes de travail apprises, caractérisées par une détermination du matériau (hors-temps) antérieure aux décisions de composition (mise en-temps). Le son, certains types de sonorités, parfois liées à un intervalle (9e mineure ou majeure) traité comme une couleur, engendrent la méthode. Musique de timbre, pour les musiciens plus exigeante musicalement que techniquement. La lenteur et l’intensité surtout douce sont là pour induire chez l’auditeur une disposition d’écoute, à l’instar des formes miniatures où la compositrice avait éprouvé ses talents en 1996-1997 (Miniare).

La compositrice nous confie que l’opération Plomb durci mené à Gaza par l’armée israélienne et le séisme en Haïti, ces drames survenus pendant l’écriture de Gaza et de Haïti, Haïti (2010) respectivement, l’ont constamment habitée, sans cependant la détourner des préoccupations spécifiquement musicales à l’origine de l’une et l’autre pièce. Ainsi, pour la dernière œuvre : l’exploration de l’esthétique du théâtre Nô japonais (inscrite dans sa mémoire depuis les cours suivis auprès de José Évangelista à l’UdeM), surtout pour le temps élastique de cette musique où tempo et intensité sont organiquement associés; l’intégration de la voix, pour laquelle un lexique de sonorités remplacera tout texte; et (nouveauté pour la compositrice) l’introduction du traitement en direct des instruments, notamment appliqué au son de cloches-plaques fabriquées sur mesure pour cette œuvre et passées au modulateur en anneau, comme un écho de sonorités entendues chez Luigi Nono. Mais, malgré la distance apparente entre les préoccupations avouées et le titre, la dédicace implicite reste tout de même un geste d’engagement pour Chantale Laplante, qui n’a pas renié son passé de travail social des années 70, avant que le changement de carrière ne l’amène à la composition musicale.

Pour l’avenir, Chantale Laplante ne jure de rien et évoque des directions pressenties dans ses dernières œuvres : le gonflement des intensités dans une récente musique électroacoustique, certain travail sur la pulsation et la métrique dans Slow, avec des interrogations sur les liens entre l’écriture et la perception. Exploration à partir d’une base consciemment articulée, personnalité en expansion ouverte au surgissement.

Michel Gonneville

Ce Prélude a été écrit à partir d’informations obtenues sur le site web de Chantale Laplante ou lors d’une entrevue avec la compositrice, complétées par des auditions d’œuvres entendues en diffusion continue sur le site du Centre de musique canadienne ou sur des enregistrements gracieusement fournis par la compositrice.

NOTE DE PROGRAMME
Haïti, Haïti
Chantale Laplante (1956)
20 min.
avec l’aide du Conseil des arts du Canada

Ma première sensation sonore à la source de cette oeuvre fut celle d’une cloche à vache et d’un son résonant grave, ce qui explique mon choix des Almglocken et des cloches plaques, qui sont ici traitées avec un modulateur à anneaux. Pour ce qui est de la voix, et après de multiples expérimentations, j’ai décidé d’élaborer un petit lexique de sons choisis spécifiquement pour leur résonance de sens et de timbre. Haïti, Haïti se présente donc comme une étude de l’interaction des résonances des instruments, de la musique électronique et de la voix humaine dans une trame temporelle élastique, lente et chuchotante.

Durant la composition de la pièce est survenu le tremblement de terre en Haïti. Le titre a été choisi en solidarité au peuple haïtien et leurs très anciennes aspirations d’indépendance politique et économique, et en hommage à leur inspirante résilience.

BIO_Chantale Laplante a une formation en piano classique et jazz et une expérience de scène comme claviériste dans des groupes de musique pop et expérimentale. Après des études en composition, elle enchaîne avec des perfectionnements auprès de Francis Dhomont et Jonathan Harvey (Royaume Uni). Elle a aussi une pratique en improvisation avec son ordinateur qui a entre autre donné le disque Brilliant Days, nominé par la revue The Wire parmi les 10 meilleurs disques du genre en 2003. En 2009-2010, elle était chercheure associée au matralab, centre de recherche inter-arts dirigé par Sandeep Bhagwati. Pour plus d’information: www. chantalelaplante.com

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