Stylus Phantasticus – musique à voir et à entendre

L’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+) s’apprête à présenter, en tournée dans la métropole à partir du 2 avril 2019, un concert dédié au compositeur Jean Lesage. Forte de sa volonté de promouvoir la création musicale contemporaine dans le cadre renouvelé d’une approche multidisciplinaire, Véronique Lacroix nous convie à un événement mettant en dialogue la musique et la peinture. Elle propose une rétrospective de la création singulière de Jean Lesage sous les formes de solo, de quatuor à cordes et d’orchestre, à laquelle se greffent des projections de toiles de grands maîtres tels que Vélasquez, Delacroix, Manet, Picasso, Dali, Ernst et Metzinger. Le concert, intitulé Stylus Phantasticus, offre en outre une médiation avec le public coréalisée par la chef de l’ECM+ et le musicologue Pierre Vachon.

J’ai eu le plaisir de voir la création de Stylus Phantasticus en 2017. Je profite de la reprise du spectacle pour parler de la pertinence de sa dimension visuelle et souligner le succès de son intégration au concert. Voici l’essentiel de ma réflexion.

La projection d’images incorporée à un événement musical est une formule assez courante. La plupart du temps, elle se limite à rendre le spectacle plus séduisant et n’y contribue qu’à titre d’ornement. Les images projetées sur scène sont des objets lumineux qui captent facilement l’attention du spectateur à la manière des téléviseurs présents dans certains bars ou restaurants. Il arrive ainsi que des projections prévues pour former l’arrière-plan mobilisent l’auditoire et le détournent du jeu des musiciens. L’équilibre entre la présence simultanée d’interprètes et de projections est toujours difficile à doser, comme celui entre les contenus musicaux et visuels. La proposition multidisciplinaire de l’ECM+ est mesurée et contribue à enrichir l’expérience de la musique de Jean Lesage. Sa réussite réside dans le regard que porte ce programme de concert sur l’entreprise artistique du compositeur.

Le choix du titre de l’événement, Stylus Phantasticus, nous met sur la piste. Il correspond à l’appellation d’un style musical apparu à l’époque baroque qui donnait naissance à des œuvres extrêmement libres et virtuoses, fertiles en inventions – voire débridées –, tissées de contrastes et de ruptures. Ces compositions s’inscrivaient naturellement dans un mouvement artistique plus vaste caractérisé par un goût pour l’exubérance et la surcharge, les effets dramatiques, l’artifice et la conciliation des contraires. La musique de Jean Lesage est baroque dans l’âme. On y trouve le même type de construction, la même soif de liberté. Elle fait cohabiter avec hardiesse des éléments disparates au sein d’un ensemble cohérent.

Ce rapport au Baroque n’est pas uniquement affinitaire ou formel, il s’ouvre sur une relation, plus vaste, avec le temps. Sa manifestation concrète se révèle dans plusieurs matériaux intégrés aux œuvres qui appartiennent à des formes plus anciennes de musique. Ils ne font pas office de citations en hommage ou en référence intégrées dans la composition, mais se fondent à la musique comme s’ils constituaient la persistance du passé – la trace d’un vécu musical. À l’instar de l’être humain, la musique de Jean Lesage porte en elle la mémoire de ce qui l’a précédée dans le temps et de ce qui l’a forgée. Elle vit pleinement sa vie contemporaine tout en conservant son inscription dans l’histoire de la Musique.

Les projections de Stylus Phantasticus contribuent à mieux percevoir ce rapport de temporalités. Véronique Lacroix a eu la juste intuition de faire appel à la peinture pour le mettre en relief. Les liens entre les arts visuels et la musique sont légion ; pensons à Yves Gaucher et Anton Webern, Pierre Boulez et Paul Klee ou, plus spécifiquement, au Tombeau de Borduas composé par François Morel. Jean Lesage possède une sensibilité particulière pour l’univers pictural, lequel est pour lui une source globale d’inspiration. C’est ainsi qu’une quarantaine de tableaux sont projetés sur trois écrans disposés en fond de scène. Les toiles sont montrées de manière entière ou partielle, parfois parcourues par des mouvements de caméra. Ce ballet d’images répond en écho aux compositions du stylus phantasticus renouvelé de Lesage, avec le même esprit de libre éclectisme organisé.

L’éclairage scénique démarque clairement l’espace dédié aux projections de celui occupé par les interprètes. Cette coupure est d’abord motivée par la nécessité technique de ne pas laisser la lumière ou ses résidus atteindre les écrans, puisque cela ferait pâlir les projections.

Elle permet aussi – surtout – de maintenir la balance visuelle sur scène de manière à ce que l’exécution musicale demeure le pôle principal de l’événement. La séparation spatiale ainsi établie entre la musique et les images nourrit le contact avec l’univers de Jean Lesage. Elle engage, notamment, une dynamique temporelle qui s’apparente à celle qui habite ses œuvres. D’une part, nous nous trouvons en présence de musiciens qui interprètent une œuvre soumise au fil continu du présent et, d’autre part, nous sommes en contact avec des tableaux imprégnés d’histoire, renvoyant à une époque révolue. La musique est un art vivant : elle n’existe que dans le temps évolutif de son exécution ou de la diffusion de son enregistrement. Alors que la peinture entre dans un temps de perpétuation : aussitôt achevée, elle devient indépendante de ce qui la fait naître. En intégrant des projections au concert, l’ECM+ met en valeur la transtemporalité qui parcourt les compositions de Jean Lesage et appelle un dialogue plus riche avec ses œuvres. Cette intégration se fait avec simplicité, sans imposer un concept. Les spectateurs sont libres d’entrer en relation ou non avec le jeu temporel qu’autorisent les projections qui s’offrent à la manière d’images sans légende.

Augustin Rioux, directeur artistique de la compagnie Eye-Eye-Eye

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