Stylus Phantasticus : D’images et de sons, de plaisir et d’ennui.

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Stylus Phantasticus : D’images et de sons, de plaisir et d’ennui.

 

La production annuelle multimédia de l’ECM+ est désormais un incontournable de la scène musicale contemporaine montréalaise, ce qui fait que le spectacle Stylus Phantasticus du 26 avril dernier était très attendu.

Cette année, le concept tournait autour de l’œuvre de Jean Lesage, de son regard sur l’histoire de la musique et de son interprétation (voire de sa re-composition) à travers quatre œuvres de formations diverses. La part de multimédia se consacrait donc aux échos entre les arts visuels et les œuvres de Lesage. De la projection, on a peu de chose à dire. C’était joli et bien fait, avec divers gros plans qui orientaient le regard porté sur l’œuvre picturale. Si les grands peintres de la première moitié du XXe siècle étaient au rendez-vous durant le 4e quatuor à cordes (Magritte, Miro, Dali…), c’est la comparaison entre les classiques revisités par Picasso qui animait Le projet Amadeus. Le parallèle est ici logique puisque cette œuvre démontre le même type de démarche créatrice. Ceci dit, les projections demeuraient plutôt simples : jolies mais inoffensives. Les productions antérieures nous laissaient croire qu’il y aurait plus d’animations et d’interaction entre la musique et les images. Ajoutons un irritant majeur : une amplification de l’ensemble des musiciens qui ne se justifiait aucunement et qui même déroutait (de voir un basson côté jardin et de l’entendre dans un haut parleur côté cour, dans un contexte où la spatialisation n’est pas un enjeu compositionnel, ça demeure aussi frustrant qu’inexplicable !)

Du répertoire de Jean Lesage proposé, deux créations et deux reprises se côtoyaient. Le tout débutait avec le quatuor Molinari qui interpréta le 4e quatuor, mais avec un mouvement en moins, et ce en deux sections entourant la création de Yannick Plamondon. Le tout se justifie peut-être avec le rythme de la soirée, ou encore avec les images projetées, mais c’est une frustration artistique complète pour l’auditeur qui ne peut jouir de l’œuvre dans son entièreté et dans sa vision première. D’autant plus que le quatuor à cordes semble être un médium de prédilection pour Lesage puisqu’il réussit à y exprimer des idées, des images, des atmosphères et des émotions plus que convaincantes.

Au retour de l’entracte, la pièce pour violon seul Ivresse songes sourdes nuits (une œuvre de 1994) permettait de mettre en valeur le soliste de la soirée, Victor Fournelle-Blain, dont la virtuosité n’a d’égal que la musicalité.

Le projet Amadeus, donné en création, était un objet unique en soi. Il s’agissait d’une œuvre originalement écrite pour trio[1], mais ici revisitée et réorchestrée. Qui plus est, l’œuvre est une réflexion sur la musique de Mozart, sur son héritage et sur un regard compositionnel réalisé à travers ses tics d’écritures, des formules harmoniques et mélodiques ciblées, déconstruites et reconstruites. Les mises en abimes abondent dans ce concept ! Qu’un compositeur revisite une de ses propres œuvres pour en créer une nouvelle, ce n’est pas nouveau en soi : on songe à Boulez qui réalisa l’un de ses chefs d’œuvre, Sur Incises, à partir de sa pièce Incises. Pour Lesage, le projet gagne surtout en couleurs (passant d’un trio classique à orchestre de chambre) et en contrepoint (de 3 à 15 musiciens). Le discours demeure essentiellement le même : les traits mozartiens virevoltent, émanent d’une masse musicale plus contemporaine, jouent avec nos habitudes d’écoute en nous amenant ailleurs, en déjouant nos attentes. Cela fonctionne un temps, mais on a vite l’impression de tourner un peu en rond. Peut-être qu’ici, le concept intellectuel a pris le dessus sur l’instinct créateur…

Pour clôturer le concert, Victor Fournelle-Blain revenait avec l’ECM pour donner la création de Soliloques aux figures éphémères, un concerto pour violon et ensemble de 15 musiciens. L’œuvre en trois mouvements reprenait à son compte la structure classique du concerto, mais l’aspect du dialogue entre le soliste et l’orchestre était revisité. Et toujours, ce regard sur l’histoire, sur l’héritage des idiomes musicaux du passé scruté avec l’œil (et l’oreille) d’aujourd’hui. La démarche reste la même, noble dans son intention, poussée et réfléchie dans sa réalisation. Le premier mouvement est probablement le plus intéressant de l’œuvre, laissant place à des gestes romantiques qui proposent des envolées lyriques des plus enivrantes. L’esprit à la fois léger et serein est de plus très agréable. On oserait parler d’une œuvre baroque, tant les segments s’entrechoquent les uns aux autres. Si certaines atmosphères du second mouvement charment, il semble néanmoins un peu plus décousu. Et malheureusement, le dernier mouvement ne soutient pas le plaisir de l’écoute jusqu’au bout. Ici, c’est peut-être une écriture plus resserrée, et peut-être plus dépouillée, qui manquait à la finale…

Maintenant, l’auteur de ces lignes (identifié subséquemment par le pronom «Je») doit signifier à quel point il est ici difficile de faire preuve d’objectivité. Je dois admettre que malgré la grande rigueur intellectuelle de la démarche de Jean Lesage, sa musique ne m’interpelle que peu. Je lui reconnais certes des œuvres majeures (Le livre des mélancolies, pour clarinette et quatuor à cordes, est un réel chef-d’œuvre, et ses quatuors à cordes me semblent aussi être de très grandes réussites), mais je dois admettre que le programme de ce concert m’a quelque peu ennuyé.

Est-ce un choc des générations ? Est-ce un rejet esthétique ? Difficile à dire.

Pour les même raisons, je tenterais de retenir mon enthousiasme face à la création de Yannick Plamondon, L (pour Laurent Major), qui s’insérait étrangement – mais pour Oh ! combien de plaisir – dans la soirée. Écrite en hommage à l’ancien réalisateur de Radio-Canada, L (pour Laurent Major) avait tout pour être iconoclaste : une formation peu commune (basson, cor, piano et quatuor à cordes), un immense et déroutant solo de basson, un mouvement central rêveur s’enchainant à une finale disjonctée où, élément de théâtre musical, l’interprète du cor fini par jeter son lutrin à terre en quittant la scène avec fureur. Et pourtant, tout ici concordait, frappait l’imaginaire, gardait le public en haleine. Dans la déroute du premier et dernier mouvement, toute la rage et l’injustice s’exprimait dans un déluge de note, un geste sonore qui frayait quelque peu avec le Heavy Metal, tout en puisant dans les forces telluriques de Xenakis. En total contraste avec cette déferlante quasi bruitiste, le mouvement central, pour cordes et piano, offrait un moment d’éternité, une parenthèse d’une sublime beauté, quasi extatique, qui, par sa simplicité (du geste musical, mais aussi de l’émotion), touchait directement le cœur et l’esprit. Au final, aussi étrange et déconcertante qu’elle puisse être, cette œuvre aura été une magnifique déflagration, un brûlot jouissif, une extase corrosive.

Soulignons à nouveau l’investissement total de Véronique Lacroix et des musiciens de l’ECM+ qui ne cessent de soutenir la musique d’ici, de la porter avec une conviction et une énergie inégalable, et de chercher des formules qui sauront la dévoiler au plus large public possible. Car, aussi tatillonnes et grincheuses que puisse être certaines remarques de l’auteur de ces lignes, il faut quand même rendre à César ce qui lui revient et signaler que de telles productions pourront (nous le croyons fermement) élargir le public de la musique de création.

Éric Champagne

[1] Le projet Mozart, où l’auteur s’interroge sur la complexité du style et le métissage des genres, que l’on peut écouter sur l’album 5×3 du Trio Fibonacci (Étiquette Centredisques CMCCD 15710)

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