Réflexions impressionnistes sur un après-midi de chansons

Chansons du bonhomme de chemin, 17 novembre, Salle Bourgie
Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), dirigé par Véronique Lacroix 

            Le second degré est chose rare en musique. Bien difficile en effet de faire des clins d’œil, des apartés à même la partition, d’exprimer une idée et de vouloir dire le contraire. La musique est tout dévoilement. Or, un des maîtres du genre est sans conteste le compositeur Erik Satie. N’est-il pas ironique, après tout, d’entendre une de ses Gnossiennes à une radio détente ou bien dans une scène triste au cinéma sans que personne ne suspecte les multiples couches de sous-entendus dessous ces mélopées qu’on taxerait volontiers de naïves. Faux naïf, voilà bien l’épithète définitive du compositeur de Montmartre et une qu’on pourrait aisément accoler à un de ses descendants indirects : le compositeur de Montréal, Michel Gonneville. 

            Évidemment, une part importante des intentions de Satie et de Gonneville resteraient sous la surface si l’on ne les exposait pas de quelques manières. C’est là toute la force de ce concert de l’ECM+ et de la proposition de sa directrice artistique, Véronique Lacroix, qui maîtrise tout autant les partitions musicales qu’elle pose sur son pupitre de chef que la force dramaturgique qu’elles contiennent. Et pour mener à bien les scénarios tout en contrastes qu’elle élabore minutieusement dans un premier temps, tout comme les enchaînements scéniques inhabituels qui étreindront au mieux les œuvres musicales qu’elle souhaite mettre en valeur, elle sait s’entourer des collaborateurs et complices scéniques idéaux. C’est ainsi qu’elle a confié, une fois de plus, à Marie-Josée Chartier, la mise en scène soignée des chanteurs, et la réalisation d’une trame visuelle touchante et sensible à son comparse vidéaste des dernières années, Serge Maheu. Des collaborations fructueuses qui donnent à voir autant qu’à entendre tout l’ambitus poétique des œuvres au programme. 

S’ouvrant sur une Louise Bessette au piano, aussi contemplative qu’appliquée, on entendra d’abord les fameuses Pièces froides de Satie, avec les titres ambigus des mouvements projetés sur l’écran, en arrière-scène. Ce mécanisme sera d’ailleurs repris à grand profit tout au long du concert, avec les indications de jeu souvent farfelues, parfois même absurdes, commentant en silence depuis l’écran la musique sur scène. C’est bien connu : Satie, tout iconoclaste qu’il était, a délaissé les pompeuses « con moto », « adagio ma non troppo » ainsi que les prétentieux « comme un tendre et triste regret » de Debussy, pour sa propre nomenclature surprenante faite de « sur le bout de la langue », « en y regardant à deux fois », « sans sourciller ». Les musiciens étaient au courant de ces boutades depuis des générations ; quelle idée brillante de rendre le public complice de cette poésie dadaïste ! 

Photo : Maxime Boisvert

            Ce n’est que sur le Choral inappétissant des Sports et Divertissements qu’apparaîtront depuis la salle musiciens, chanteurs et chef d’orchestre. C’est devenu la marque de l’ECM+ de briser avec l’habituel et trop sérieux protocole de concert par lequel les artistes entrent et sortent de scène sans inspiration. La table sera donc mise pour la première pièce du cycle de Chansons du Bonhomme de chemin de Gonneville. 

Composée originellement en 2014, cette œuvre qui allait attendre cinq ans pour être créée n’en a pas perdu sa fraîcheur et son originalité. Sorte d’oratorio pour soprano et baryton (Magali Simard-Galdès et Dion Mazerolle) et orchestre de chambre, les Chansons sont d’abord la mise en musique des poèmes de Pierre Morency et, à plus forte raison, de la rencontre entre ce poète émérite et notre compositeur. On sent bien des atomes crochus entre Morency et Gonneville : les deux sont de crédibles ornithologues, friands d’un monde naturel qu’ils scrutent autant sous le regard encyclopédique que poétique, les deux fortement inclinés vers l’enfance et son imaginaire. Faux naïfs ? Sans doute. Mais à travers ce champ lexical délibérément candide et ces gestes musicaux transparents se tissera une toile aux nombreux points de fuite et aux perspectives profondes. À cet égard, le premier poème du cycle résume bien la démarche : il est question d’un poème « qui va son bonhomme de chemin », qui « salue pour nommer ce qui palpite », qui « siffle un air frais venu d’un ici méconnu », qui traverse divers paysages et retourne pour finir « chez les mortels ». 

            De même que Satie utilise et extrapole des formes déjà existantes (sonatine, nocturne), Gonneville et Morency donnent des allures de comptines aux morceaux du cycle, avec des formes en question/réponse (« Bonjour Madame la neige, avez-vous vu ma maison ? »), en énumération (« un chat grimpe », « l’arbre monte », « le soleil vient »), en poupée russe (une maison pour voir la fenêtre, une fenêtre sur la rue, la rue à la place, la place avec un arbre et ainsi de suite). Ces microrécits prendront vie à l’écran à partir des dessins du poète transformés en animation par l’habile Serge Maheu, guidé par la dramaturgie imaginée par Véronique Lacroix. Jamais complètement figuratifs, jamais complètement abstraits, on y voit entre autres le périple d’un chat, d’un écureuil à travers les arbres, de ces fameux monsieur et madame qui apparaissent tout au long de l’œuvre et autres personnages issus de l’imaginaire du poète. Ces dessins participent activement au caractère immersif de l’œuvre : le regard saute des chanteurs à l’écran, aux musiciens, aux poèmes écrits de la belle plume du poète dans le programme et c’est une seule et même expérience. 

            On reviendra périodiquement au piano solitaire de Satie et le contraste entre l’œuvre de chambre et les pièces solos ira s’atténuant. De même que les chanteurs qui s’assoient et s’enlacent pour écouter le Nocturne no 4 ou les Véritables préludes flasques (pour un chien), on se laisse également bercer par ces intermèdes faits d’un inimitable mélange de drôlerie, de nostalgie, d’espièglerie et, oui, de tristesse. D’ailleurs, les chanteurs prendront leurs aises, y allant même d’un tendre et discret tango sur la pièce du même titre. La bonhomie — justement — de ces deux chanteurs est contagieuse ; qu’ils chantent ensemble ou en solo, ils transcendent la complexité évidente de la musique par tout autant de légèreté et de souplesse. Cette remarque s’applique à l’ensemble instrumental où rien n’est forcé ou appuyé, où l’effervescence musicale n’est pas inhibée par la moindre rigidité dans l’interprétation. 

            Serait-ce la marque du compositeur mature que de cesser de se faire le martyr d’un style et de butiner où bon lui semble ? Michel Gonneville n’a certainement pas ralenti la cadence avec l’âge : ces Chansons sont sa deuxième œuvre d’envergure en l’espace d’à peine quelques mois. Le compositeur ne manque pas de choses à dire et de moyens surprenants pour le faire : il alterne allègrement entre un pointillisme presque Webernien et des trames pulsées réminiscentes du Pierrot Lunaire de Schoenberg ou des pièces de cabaret d’un Darius Milhaud. Son harmonie se délie, quitte les tensions intransigeantes, cherche un dénouement ouvert, empreint de possibilités. Ses sinuosités musicales, comme celles de Satie, ne sont pas frustrantes ou labyrinthiques ; elles sont plutôt intrépides, curieuses d’aller voir ce qui se trouve juste-là à quelques notes de distances, comme les poèmes qui ne sont jamais délibérément complexes, mais arborescents. Toute cette sinuosité trouvera son épiphanie en cette pièce finale, ces Danses de travers où Satie et Gonneville accorderont leurs pas, comme ces figures, révélées par la poésie de Morency, qui danseront une grande ronde à l’écran. Les chanteurs donneront enfin voix aux didascalies de la partition de Satie qu’interprétera Louise Bessette avec l’accompagnement instrumental très inspiré de Gonneville. 

            Ravel l’avait fait avec les Gymnopédies, transformant le Satie solitaire en un Ravel impressionniste et orchestral. C’est à Gonneville maintenant de s’approprier, à cent ans de distance, cette musique si intime. Et c’est peut-être l’aspect le plus touchant de ce concert : entendre un compositeur et un ensemble instrumental qui s’ouvrent à tous les moyens de l’expression. L’ECM+ et sa directrice artistique, Véronique Lacroix, avaient déjà mis la barre haute en ce qui a trait à l’intégration de vidéo, de mouvements et de récits à l’expérience de concert. On ne peut plus parler ici d’un simple récital : il s’agit d’une œuvre unifiée, certes écrite à plusieurs mains, et reçue comme un tout dans lequel les éléments ne font pas que se répondre, mais deviennent co-dépendants de la même vision globale.     

Benoît Côté
écrivain et compositeur 
20 novembre 2019
Montréal     

Photo : Maxime Boisvert

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