Quelques grandes œuvres musicales québécoises – Propositions d’écoute 1

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Grande aigrette. Crédit : CD

 Quelques grandes œuvres musicales québécoises

Propositions d’écoute destinées au mélomane non aguerri…

Même s’il a le tempérament aventureux et ouvert aux découvertes, certain mélomane avouera tout de même sa perplexité lorsqu’il s’agit d’intégrer dans son menu musical des œuvres québécoises récentes. Bien sûr, il sait que Claude Champagne et Pierre Mercure ne sont pas que des noms de salles de concert, et il connaît aussi les noms de Claude Vivier, Gilles Tremblay et Ana Sokolovic, peut-être à cause des séries-hommage que les organismes de concert québécois, coordonnés par la SMCQ, ont consacrées à ces compositeurs ces dernières années. Mais, au-delà de la connaissance des noms, il s’agirait surtout, pour notre mélomane, d’avoir un contact répété et surtout satisfaisant avec la musique de ces créateurs, ce qui veut donc dire : 1) de pouvoir disposer d’enregistrements ou assister à un concert qui rendent ces musiques disponibles, et 2) d’avoir quelques points de repères qui aident à assimiler ces propositions, dans la diversité de leurs expressions.

La disponibilité d’un certain nombre d’enregistrements résout une partie du premier problème, et ce sont souvent les œuvres les plus remarquables que les quelques éditeurs courageux retiennent. Heureusement, car, parmi les nombreuses œuvres que nos compositeurs ont déjà produites, lesquelles entendre, et comment les écouter, pour que l’on soit assuré d’aller assez rapidement au cœur de la pensée de l’artiste ? En tout cas, il s’agit moins de chercher ce que les siècles à venir vont couronner comme des chefs-d’œuvre – qui serions-nous donc pour spéculer ainsi sur l’avenir ?… – que de trouver des œuvres qui apparaissent déjà comme abouties chez des individus dont la personnalité artistique est déjà bien affirmée.

Je vais consacrer ici quelques lignes à certains de ces compositeurs, en espérant susciter un intérêt, un goût d’explorer par soi-même la richesse d’une partie de notre patrimoine musical. Il s’agira de coups de cœur personnels, d’œuvres que je considère comme de grandes réalisations en musique de création québécoise, un choix où les non-cités seront beaucoup plus nombreux que les quelques élus dont j’ai suivi la carrière. Que l’on ne se scandalise donc pas que j’oublie les compositeurs décédés[1], ni certains vivants plus âgés[2] ou plus jeunes[3] dont j’admire pourtant beaucoup les réalisations et reconnais la valeur et l’intérêt.[4] Déjà que, en me concentrant sur la seule « musique instrumentale et vocale de concert », je négligerai les domaines de la musique électroacoustique, technologique ou avec vidéo, de la musique improvisée, des installations sonores, des musiques dites « fonctionnelles » (pour la scène, par ex.), où pourtant de nombreux créateurs d’ici déploient leurs talents. Par ailleurs, malgré que leurs propositions musicales soient présentés dans des contextes hérités des XVIIIe et XIXe siècles (le « concert », le type d’instruments), les esthétiques et thématiques individuelles des compositeurs dont je traiterai sont résolument inscrites dans les préoccupations de leur époque.[5]

Plongeons…

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Après avoir brièvement tâté du sérialisme et d’une forme de minimalisme à la Steve Reich, José Évangelista (1943- ), qui avait fondé une société de concert appelée Traditions musicales du monde, s’est rapidement orienté vers la composition d’une musique basée sur ces traditions, qu’elles soient occidentales ou non. Le piano birman, les gamelans javanais et balinais, le folklore de son pays d’origine (l’Espagne) ont inspiré tour à tour des œuvres essentiellement basée sur la mélodie, présentée le plus souvent sans accompagnement (musique monodique) mais enrichie et ornementée par toutes sortes de variations d’elle-même (un procédé appelé hétérophonie). Basé sur une forme en deux volets qu’adoptent plusieurs morceaux traditionnels indiens, Alap et Gat (CD ATMA classique) est d’après moi un sommet dans sa production, très habilement composé, envoûtant d’abord l’auditeur par une lente introduction au caractère qu’on dirait libre et improvisé, et l’emportant ensuite dans un accelerando qui semble ne plus avoir de fin, à l’instar de la mélodie qui l’articule en se renouvelant sans cesse.

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Des enregistrements existent d’œuvres emblématiques de John Rea (1944- ) comme Treppenmusik et Overtime (étiquette du Centre de musique canadienne), dont la musique se laisse suivre comme une histoire passionnante, à même les variations et transformations de sa propre matière. On y rencontre des sonorités familières (accords, figurations et orchestrations) et même des citations d’autres musiques, brillamment intégrées. Las Meninas (pour piano solo – étiquette Richelieu / Radio-Canada) est sur ce dernier aspect une merveille de subtilité, où les courtes pièces des Scènes d’enfants de Schumann sont transformées selon les styles de différents compositeurs de notre époque (notamment Claude Vivier, José Évangelista, Anton Webern, etc). Les projets de toutes ces œuvres – souvent le résultat d’une réflexion approfondie sur un pan de l’histoire de la musique – se révèleront dans toute leur richesse au mélomane curieux et disposé aux recherches attentives. Autre exemple : lancé par le battement d’un métronome, Singulari-T (ATMA) est un diptyque dédié à la mémoire de György Ligeti, compositeur hongrois passionné par le travail sur le temps musical. Reprenant certaines oppositions prononcées caractéristiques du style de ce compositeur, les tensions du tempo rapide initial se résolvent constamment en jeux rythmiques dynamiques, alors que les lentes pulsations du deuxième volet – est-ce la respiration d’un grabataire ? -, scandées par les cloches, se défont abruptement en fin de course, comme un anévrisme qui se rompt.

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Une grande partie du catalogue d’Yves Daoust (1946- ) (plusieurs œuvres sur étiquette Empreintes digitales) est constitué d’œuvres purement électroacoustiques, où les sons du quotidien – parfois ceux d’instruments de musique, comme dans le magnifique Quatuor – sont transformés et composés en de très sensibles et efficaces dramaturgies. Quelques œuvres réclament sur scène une source instrumentale réelle, souvent soliste, en plus des haut-parleurs diffusant une partie électroacoustique (cette musique est dite mixte). Outre cet échange entre instrument et sons préenregistrés, Petite musique sentimentale et Impromptu proposent également un dialogue avec l’histoire musicale : ainsi, ce sont des échos fragmentaires de Satie que le piano égrène rêveusement dans la première pièce; ce sont les accents les plus tendus ou les plus tendres de Chopin qui sont hypertrophiés par le synthétiseur et le piano dans la seconde. Dans Chorals ornés, ce sont 14 chorals de l’Orgelbüchlein de Bach qui sont recomposés à l’orgue et aux sons fixés et qui, accolés des textes d’amour, construisent en notre imaginaire une profonde histoire humaine.

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Ceux dont la culture musicale comporte une large tranche de free jazz ou de Frank Zappa, voudront commencer à explorer le répertoire de Walter Boudreau (1947- ) par des pièces plus anciennes comme Demain, les étoiles (12 saxophones ! – ATMA), Les sept jours (pour 8 percussions ! – ATMA) ou L’odyssée du soleil (ensemble de cuivres), où ces influences se croisent avec celles d’un Varèse (pour le relief et puissance acoustiques), d’un Xénakis (pour l’énergie de grandes masses sonores) ou d’un Boulez (pour la structuration minutieuse de certains passages). Mais l’auditeur plus « classique » aimera plutôt commencer par certains mouvements des Berliner-Momente où les références à Haydn et Wagner constitueront une assise pour comprendre le propos très particulier du compositeur; ou par La vie d’un héros (ATMA), qui est plus qu’un concerto pour violon : c’est un très bel hommage funèbre à l’ami Claude Vivier, dont la musique sert ici de fil conducteur. Pour ma part, j’aime tout particulièrement le Boudreau « de chambre », qui, imagination à vif, atteint dans Coffre III (a)(ATMA) et dans Le grand méridien des sommets de variété et d’évidence formelles.

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Denis Gougeon (1951- ), auquel la série-hommage sera consacrée cette année, est très prolifique et sa carrière est ponctuée de prix qui soulignent la qualité de cette générosité créatrice. Parfois légère, la musique de ce compositeur ne désorientera pas la plupart des mélomanes par son langage, et leur parlera de façon immédiate. Mais, dans ce catalogue abondant,  il est quelques œuvres qui se démarquent par leur profondeur singulière. Un train pour l’enfer (1993 – UMMUS) y touchait déjà mais je n’hésite pas à dire sans pudeur que Mutations (2011 – ATMA) rejoint des accents dramatiques d’une force qui m’impressionne. Gougeon y parvient en renouvelant son vocabulaire, en l’épurant de plusieurs des traits qui nous le rendaient familier, – comme il l’a fait, paraît-il dans le récent Phénix pour orchestre – et en adoptant une forme d’un seul tenant, implacablement tendue vers son climax et puis vers sa fin.

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Deux des œuvres les plus saisissantes de Serge Provost (1952- ), Le stelle, composé pour le réputé quatuor vocal Hilliard, et La pietra che canta pour trio et dispositif électronique, sont disponibles pour lecture en continu sur le site du Centre de musique canadienne[6]. Les ruines du Paradis (ATMA) est un autre exemple des accents les plus récents de la poétique particulière de ce compositeur, proposition sérieuse et sensible, nourrie par les exigences d’un Luigi Nono, d’un Andreï Tarkovsky ou d’un Pétrarque, parmi tant d’autres âmes sœurs.

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Résumer la pensée et l’œuvre de Denys Bouliane (1955- ) jusqu’à aujourd’hui en 150 mots relève de la gageure. En tant que Québécois, ce compositeur a vite ressenti une distance d’avec la tradition musicale européenne dominante, et s’est donné comme objectif d’inventer sa propre culture de référence. Depuis Jeux de société et Vingt tiroirs de demi-vérités pour alléger votre descente jusqu’à Du fouet et du plaisir et Qualia sui, il l’a fait notamment par le truchement de techniques dont l’application fait naître l’impression étrange d’entendre du connu et du familier au sein d’un discours par ailleurs profus et extrêmement nuancé sur tous les plans. En continuité avec cette « culture imaginaire », les toutes dernières œuvres s’articulent autour de la mythologie d’une peuplade amérindienne inventée : les Anticostiens. Dans ce cycle, qui comprend deux œuvres pour orchestre (dont un concerto pour violoncelle de 25 minutes – Vols et vertiges du Gamache – !) et une œuvre pour sinfonietta de 15 instruments, Rythmes et échos des rivages anticostiens (ATMA), la dimension rythmique est prépondérante, remarquable à la fois par sa complexité et par la clarté de ses jeux. Les élans, décalages et accelerandi succèdent aux retombées, les uns et les autres toujours variés, pour le plus grand plaisir de l’auditeur attentif. À réécouter souvent !

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Plus discrète, mais non moins nuancée, Isabelle Panneton (1955- ) a tissé avec les années une toile d’œuvres, souvent brèves ou pour effectifs réduits, mais raffinées comme du Rameau, du Haydn ou du Schubert, par l’attention portée aux déplacements des moindres notes (la conduite des voix). À la légèreté, la fluidité et la mobilité des premières œuvres (certaines sur cmcquebec.ca), se sont ajoutées, dans Sombre avec éclaircies et les Îles – dont les enregistrements ne sont malheureusement pas disponibles – l’évidence formelle et la profondeur du propos, une maturation du langage que la fréquentation assidue rend évidente.

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C’est In Auditorium (lecture en continu sur cmcquebec.ca), pour grand orchestre de vents, qui a révélé au public en 1998 la robustesse et la solidité de l’expression musicale d’André Hamel (1955- ), de même que sa maîtrise de la spatialisation des sources instrumentales. Grâce à l’utilisation de techniques de jeu alternatives, il compose des masses sonores inouïes, proches des sonorités de l’électroacoustique. Dans cette perspective, il faut écouter À huit (ATMA), pour octuor de saxophones.

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Autre compositeur prolifique, qui donne souvent la place d’honneur à son propre instrument – la guitare électrique -, Tim Brady (1956- ) a remporté le prix Opus de la Création de l’année avec Atacama (ATMA), pour chœur et ensemble instrumental, une cantate en six mouvements dont la thématique (reposant sur des textes d’un opposant politique au régime Pinochet) obtient ici l’ampleur formelle, la violence et le souffle dramatiques qu’elle réclamait.

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On a beaucoup parlé d’Ana Sokolovic (1968- ) pendant l’année de la série-hommage dont elle a fait l’objet. C’était une occasion de découvrir autant l’unité que la diversité et, surtout, la qualité des propositions de cette compositrice. Pour ceux qui auraient raté cette opportunité, il y a toujours l’incontournable Géométrie sentimentale (ATMA) qui peut servir à lancer l’exploration d’un catalogue déjà bien fourni. Jeux de blocs constamment replacés et modifiés, mystérieux moments d’intériorité, humour : l’intelligence et la pure jouissance sonore sont tour à tour convoquées dans cette œuvre magnifique.

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Enfin, André Ristic (1972- ), dont on aura peut-être remarqué récemment l’opéra-bédé Les aventures de madame Merveille, a écrit un Catalogue de bombes occidentales (ATMA) dont la virtuosité et l’humour, mais également une sorte de distanciation expressive en font un exemple représentatif de la plus jeune génération.

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Au Québec, le milieu de la création musicale est d’une inventivité réjouissante et son exploration ouvre sur des univers multiples. C’est une toute petite partie de ce jaillissement que j’ai abordée ici. Et la source n’est pas tarie puisqu’il y a, déjà active, la génération de celles et ceux qui sont nés après 1968, et de ces autres qui, parfois doctorants, les suivront dans les prochaines années.[7]

La haute qualité naitra, ici comme elle l’a fait ailleurs, de la rencontre de compositeurs prospectant inlassablement la matière musicale et l’esprit qui l’habite, avec des interprètes, des sociétés de concert et des producteurs prêts à l’audace de l’inconnu et de l’inouï, et avec un public de mélomanes curieux et aussi ouverts et actifs dans leur acte de découverte que ceux qui leur livrent le fruit de leur travail artistique.

Michel Gonneville

compositeur

professeur de composition et d’analyse (Conservatoire de musique de Montréal)

co-fondateur de Cette ville étrange, site de Chroniques sur la création musicale québécoise


[1] Rodolphe Mathieu (1890-1962) et son fils André (1929-1968), Claude Champagne (1891-1965), Jean Papineau-Couture (1916-2001), Clermont Pépin (1926-2006), Pierre Mercure (1927-1966), Serge Garant (1929-1986), André Prévost (1934-2001), Jacques Hétu (1938- ), Micheline Coulombe-Saint-Marcoux (1938-1985), Raynald Arseneault (1945-1995), Claude Vivier (1948-1983), Michel-Georges Brégent (1948-1993), …

[2] François Morel (1926- ), Raymond Daveluy, (1926- ), alcides lanza (1929- ), Gilles Tremblay (1932- ), Bruce Mather (1939- ), Marcelle Deschênes (1939- ), François Dompierre (1943- ), Brian Cherney (1942- ), Michel Longtin (1946- ), …

[3] Alain Lalonde (1951- ), Serge Arcuri (1954- ), Alain Dauphinais (1955- ), André Villeneuve (1956- ), Linda Bouchard (1957- ), Jean Lesage (1958- ), Chantale Laplante (1956- ), Michelle Boudreau (1956- ), Denis Dion (1957- ), Silvio Palmieri (1957- ), Marie Pelletier (1959- ), Anthony Rozankovic (1962- ), Luc Marcel (1962- ), Marc Hyland (1960- ), Suzanne Hébert-Tremblay (1960- ), Estelle Lemire (1960- ), Sean Ferguson (1962- ), Michael Oesterle (1968- ), …

[4] Par décence, je négligerai aussi Michel Gonneville (1950- )…

[5] Pour une introduction parmi tant d’autres sur ce sujet, on lira avec intérêt à ce sujet le numéro 3378 de la collection Que sais-je ? : Musique et postmodernité de Béatrice Ramaut-Chevassus.

[6] http://cmcquebec.ca/

[7] Michael Oesterle (1968- ), Jean-François Laporte (1968- ), Éric Morin (1969- ), Simon Bertrand (1969- ), Yannick Plamondon (1970- ), Vincent Collard (1970- ), Petar-Kresimir Klanac (1971- ), Justin Marriner (1971- ), Nicole Lizée (1973- ), Julien Bilodeau (1974- ), Pierre Michaud (1974- ), Patrick Saint-Denis (1975- ), Cassandra Miller (1976- ), Jimmy Leblanc (1977- ), Nicolas Gilbert (1979- ), Maxime McKinley (1979- ), Éric Champagne (1980- ), Gabriel Dharmoo (1981- ), Simon Martin (1981- ), Olivier Girouard (1981- ), Benoît Côté (1981- ), etc On peut parfois entendre leurs œuvres sur YouTube ou sur Soundcloud.

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