Compositeurs québécois aînés ou disparus : quelques grandes œuvres – Propositions d’écoute 2

moqueur chat flou Moqueur roux. Crédit : CD

Compositeurs québécois aînés ou disparus : quelques grandes œuvres

Serge Garant

Compositeur largement autodidacte, Serge Garant (1929-1986) a fait un bref séjour dans la classe d’analyse d’Olivier Messiaen, à Paris, avant de revenir au Québec et de devenir l’une des figures de proue de la musique d’avant-garde d’ici. La rigueur avec laquelle il aborda son travail créateur a donné lieu à un catalogue relativement vaste, mais surtout riche d’une sensibilité qui réussit la prouesse de faire du sérialisme une musique lyrique. Considéré comme l’auteur de la première pièce canadienne faisant à la fois appel aux médiums acoustique et électronique (Nucléogame), Garant s’est d’abord consacré à l’écriture de mélodies étonnamment expressives (Concerts sur Terre et Caprices), avant que son écriture vocale ne culmine avec Chant d’amour… Ont suivi un grand cycle de six pièces (Offrande I, II et III, et Circuit I, II et III) fondé sur le thème de l’Offrande musicale de Bach, ainsi qu’un puissant Quintette. On connaît trop peu ce compositeur renversant de sensibilité, de finesse et d’intelligence. Quelques-uns des titres les plus importants de Serge Garant ont été enregistrés par Doberman-Yppan (1992 – DO 133), ou sont disponible au Centre de musique canadienne (lecture en continu sur cmcquebec.ca). L’étiquette Analekta (1998 – AN 29804) propose un disque incontournable pour quiconque souhaite se familiariser avec la musique de Serge Garant.

Claude Vivier

Claude Vivier (1948-1983) est peut-être le plus connu de tous les compositeurs québécois, autant ici qu’à l’étranger. Il a d’abord été l’élève de Gilles Tremblay, au Conservatoire de musique de Montréal, avant de se rendre en Europe pour poursuivre ses études auprès de Karlheinz Stockhausen. Créateur à la vie ardente et passionnée, Vivier est l’auteur d’un catalogue qui porte la marque d’une recherche de soi exprimée à travers un mélodisme aussi minimaliste que bouleversant. Un opéra, Kopernikus, de même que trois mélodies orchestrales (Lonely Child, Wo bist du Licht et Bouchara) sont à retenir parmi les titres les plus importants de ce compositeur. Pour les amateurs de musique pour cordes, Zipangu (1988 – DO 99) laissera une marque aussi indélébile que Pulau Dewata le fera pour ceux qui s’intéressent à la musique balinaise. Les œuvres de Vivier sont notamment enregistrées par Atma classiques (2003 – Atma 22252). Opus Arte ont aussi produit un coffret-DVD double comportant quelques-unes des œuvres les plus imposantes du compositeur (2006 – OA0943D), et la Société de musique contemporaine du Québec, pour sa part, lui a consacré sa toute première Année hommage (2007-2008).

Rodolphe Mathieu

À la fois pianiste, compositeur et pédagogue, Rodolphe Mathieu (1890-1962) joua un rôle trop souvent ignoré sur la scène musicale de son époque. Sa musique est rigoureusement écrite, délicieusement expressive, et elle étonne par l’audace de son écriture, qui n’a rien à envier aux avant-gardes européennes qui lui étaient contemporaines. L’enregistrement que le Quatuor Claudel et le pianiste Réjean Coallier ont fait du Quintette pour piano et quatuor à cordes et du Trio pour piano, violon et violoncelle révèle le lyrisme et les beautés chromatiques de la musique de Mathieu (2003 – CMCCD 9803). On retrouve aussi dans la trop brève production de ce compositeur quelques pièces pour la voix, parfois accompagnées par des groupes instrumentaux tels que le quatuor à corde ou l’orchestre (lecture en continu sur cmcquebec.ca). Un coffret fut consacré à ce compositeur dans l’Anthologie de la musique canadienne (1988 – ACM 32) ; on gagnera grandement à redécouvrir ce musicien, à le connaître à travers le chant de sa musique plutôt qu’à travers l’histoire de son fils André.

Bruce Mather

Le compositeur Bruce Mather (né en 1939) a fait ses premières études musicales à Toronto avant de se rendre en France, puis de s’installer à Montréal où il s’est rapidement intégré à la vie musicale en devenant membre du conseil d’administration de la Société de musique contemporaine du Québec, alors tout nouvellement fondée. Francophile et œnologue, Mather est l’auteur d’un catalogue aux titres souvent inspirés par les meilleurs vins, tel que le souligne son raffiné quatuor de violoncelles Pommard, intégré à la tournée 2012-2013 du quatuor Ponticello. Sa musique est riche d’un rapport à la poésie qui engendra de nombreuses pièces pour la voix (Trois poèmes de Gatien Lapointe ; 2004 – SNE 657) et un opéra très bien reçu, La princesse blanche (1993-1994). La rencontre de Mather avec le russe Ivan Wyschnegradsky au cours des années 1970 marqua un point tournant dans sa carrière : en plus d’enregistrer sa musique pour piano (SNE 589), il adopta son système microtonal de composition, qui, depuis, fait de sa musique une grande aventure d’exploration du son (SNE 667). Le compositeur donne un concert de sa musique microtonale au mois de janvier de chaque année au Conservatoire de musique de Montréal (à surveiller!!). Sa musique est aussi accessible en ligne (lecture en continu sur cmcquebec.ca).

Gilles Tremblay

La carrière de musicien de Gilles Tremblay (né en 1932) a laissé une trace profonde dans le paysage de la musique québécoise. Ses activités de professeur au Conservatoire de musique de Montréal ont eu une influence majeure sur un grand nombre de compositeurs ayant assisté à ses cours, et son activité créatrice constitue un legs riche ayant quelques fois bénéficié d’une grande visibilité auprès du public. Parmi celles-ci, on compte la sonorisation du pavillon du Québec à l’Exposition universelle de 1967, la création tumultueuse de Fleuve par l’Orchestre symphonique de Montréal en 1977 (1977 – AR538) et L’appel de Kondiaronk (2000), une commande des Symphonies portuaires de Montréal. L’Anthologie de la musique canadienne (1983 – ACM 12) et un album récent de l’étiquette Centredisques (2008 – CMCCD 9003) contiennent de nombreux titres du compositeur. Le très beau Cèdres en voiles – Thrènes pour le Liban (violoncelle seul), de même qu’une grande variété de titres du compositeur, peuvent être entendus en ligne (lecture en continu sur cmcquebec.ca). La Société de musique contemporaine du Québec a consacré une année hommage à Gilles Tremblay (2009-2010).

 

François Morel

François Morel (né en 1926) est l’un des rares compositeurs québécois de sa génération à ne pas s’en être allé à l’étranger pour étudier la musique au cours de sa jeunesse, ce qui ne l’a cependant pas empêcher de mener une carrière admirable, tant à titre de compositeur que de professeur à l’Université Laval (1979-1997). Dès 1953, sa pièce Antiphonie a été jouée au Carnegie Hall de New York, sous la direction de Leopold Stokowski ; L’étoile noire (1967 – Columbia M2L 356), Passage à l’aube et Aux couleurs du ciel sont au nombre des pièces pour orchestre qui contribuèrent à confirmer le grand talent d’orchestrateur de Morel, doublé d’un brillant sens de la narration musicale. Demeuré facile d’accès, le catalogue de François Morel ne devrait pas demeurer inconnu à quiconque aime la musique orchestrale ; elle ne saurait pâlir devant celle d’un Debussy ou d’un Ravel. Un grand nombre de ses œuvres peuvent être écoutées gratuitement sur le site du centre de musique canadienne (lecture continue sur cmcquebec.ca).

Pierre Mercure

Devenu premier réalisateur des émissions musicales télévisées de Radio-Canada en 1952, Pierre Mercure (1927-1966) a laissé en mémoire une série de productions novatrices au visuel parfois expérimental. Artiste soucieux de faire interagir les différentes formes des arts, il a fait à la danse et au mouvement une place de choix dans son répertoire. Il a étudié auprès de certains des plus grands musiciens de son époque (Milhaud, Dallapicola), et s’est entouré de personnalités de tous les milieux, du théâtre (Gabriel Charpentier) à la danse (Françoise Riopelle) en passant par la poésie (Fernand Ouellette). Il compose tôt des pièces symphoniques rappelant la musique de Milhaud ou d’Honegger, telles que Kaléidoscope (2007 – ATMA SACD 22549), et qui révèlent déjà un grand talent d’orchestrateur. Quelques mélodies, Dissidence (2012 – SNE 588) sont plus tard intégrées à la Cantate pour une joie, qui fut l’une des œuvres les plus remarquées du compositeur. Au cours des dernières années de sa carrière, il a tenté la synthèse des musiques traditionnelle et électronique, dans un triptyque (Psaume pour abri, Tetrachromie et Lignes et points) qui est peut-être le chef-d’œuvre méconnu de l’un des compositeurs les plus sensibles que le Québec ait connu. La musique de Mercure a été peu enregistrée, mais on en retrouve une part considérable sur l’Anthologie de la musique canadienne (1990 – ACM 35) ainsi qu’au Centre de musique canadienne (lecture en continu sur cmcquebec.ca).

Jacques Hétu

Jacques Hétu (1938-2010) est l’auteur d’une quantité impressionnante d’œuvres. Ses études furent couronnées de nombreux prix, et il se consacra lui-même, par la suite, à l’enseignement de la musique pendant près de quarante ans (1963-1977, et 1979-2000) Les formes classiques abondent dans le catalogue de ce compositeur à l’expressivité romantique et facilement accessible : symphonies, concertos, quatuors à cordes, et variations s’y alternent et révèlent une indéniable maîtrise de l’écriture instrumentale. La voix intervient aussi quelques fois dans sa production : le cycle pour voix et piano Les clartés de la nuit est d’ailleurs fréquemment donné en récital, et l’œuvre Les abimes du rêve (2002 – SMC-CD 8302) fournit l’occasion d’entendre une œuvre québécoise mariant la voix à l’orchestre. Comptant parmi les compositeurs canadiens les plus joués, tant au pays qu’à l’étranger, Hétu a vu sa musique enregistrée en diverses occasions. Outre le coffret qui lui fut consacré dans l’Anthologie de la musique canadienne (1988 – ACM 31), un disque présentant quatre de ses concertos a remporté, en 2004, le Prix Juno du meilleur album classique de l’année (2002 – SMCD 5228). Plusieurs œuvres sont aussi, évidemment, disponibles gratuitement en ligne (lecture en continu sur cmcquebec.ca).

André Prévost

La carrière de compositeur d’André Prévost (1934-2001) fut ponctuée de nombreux prix et de commandes abondantes. Profondément expressive, la musique du compositeur de la Cantate pour cordes (composée à la demande de Yehudi Menuhin en 1987 ; I Musici de Montréal, 2012 – CD-DO 162) fut jouée tant en Amérique qu’en Europe occidentale, en Europe de l’est et en Asie. Le catalogue de Prévost contient un vaste répertoire d’œuvres pour orchestre et/ou pour cordes, telle que la pièce concertante Pyknon ou la très vigoureuse et chantante Sonate pour violon et piano (CD-DO 262), mais culmine surtout dans la colossale Terre de hommes, composée pour l’occasion de l’ouverture de l’Exposition de 1967 (lecture en continue sur cmcquebec.ca). Le compositeur n’hésite pas à y faire appel à un triple chœur en plus du grand orchestre et de deux narrateurs déclamant un texte de Michèle Lalonde. Le cycle pour baryton et orchestre L’hiver dans l’âme s’inspire aussi de poèmes de cette auteure.

Jean Papineau-Couture

Le catalogue de Jean Papineau-Couture (1916-2000) comporte des œuvres d’une grande variété stylistique. Sa musique a toujours évolué, transitant d’un néo-classicisme très certainement influencé par ses nombreuses rencontres avec le compositeur russe Igor Stravinsky vers une écriture franchement atonale. Tel qu’en témoigne Clair-obscur, un double concerto pour contrebasson, contrebasse et orchestre daté de 1986 (lecture en continu sur cmcquebec.ca), Papineau-Couture a composé plusieurs pièces de nature concertante. Il a aussi écrit plusieurs œuvres de musique de chambre, souvent pour instrument seul avec accompagnement de piano (Caprices pour violon et piano), ainsi qu’un nombre considérable de pièces pour orchestre. L’étiquette Centredisques lui a récemment consacré un disque (2012 – CMCCD 8602).

Paul Bazin

étudiant en musicologie à l’Université McGill

Ses travaux portent sur la musique des compositeurs québécois (Garant, Mather, Mercure, etc.).

 

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