Premiers pas dans une saison (Plaisirs et petits déboires d’un auditeur de bonne volonté…)

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Premiers pas dans une saison (Plaisirs et petits déboires d’un auditeur de bonne volonté…)

C’est toujours une occasion de fascination que de dresser pour Cette ville étrange en début de saison le calendrier des créations musicales. Dans le cadre de quelques 33 événements et concerts déjà annoncés au 1er octobre par divers organismes de la seule région de Montréal pour la saison 2015-2016, on peut dénombrer pas moins de 55 créations, parmi lesquelles quelques œuvres collectives, et j’omets pour l’instant les créations en musique électroacoustique et les très nombreuses prestations d’improvisation que l’on peut considérer comme de la création en direct. Les genres des œuvres créées vont du solo au tutti orchestral, en passant par le grand orgue. Certaines de ces créations s’insèrent dans des programmes d’œuvres récentes, d’autres (celles pour orchestre, évidemment) sont présentées aux côtés d’un répertoire plus établi, mais il n’est pas rare de trouver certains concerts composés entièrement de nouvelles œuvres. En conclure – encore une fois – à la grande vitalité qui règne dans le milieu de la création musicale montréalaise devient presque redondant. Aux prestations de ces organismes consacrés viendront s’ajouter, parfois à la dernière minute et presque en catimini, les créations présentées par de dynamiques nouveaux ou quasi-nouveaux regroupements de jeunes musiciens, et celles qui s’insèreront dans les séries de concerts présentées par les quatre principales institutions d’enseignement supérieur de la musique de la métropole.

Déjà le 25 septembre, en lançant tout à la fois sa saison et la série Hommage consacrée cette année à John Rea, la SMCQ insérait entre deux opus solides, soit Clere Venus de Denis Gougeon et Homme-Papillon du compositeur « hommagé », une création pour piano principal et ensemble de Silvio Palmieri intitulée Ossessione, qui, m’a-t-il semblé, se défendait très bien. Les trois langages sont ici « à maturité ». Clere Venus représente dans son lyrisme une épure remarquable du style Gougeon, où même la diaphonie qu’on y entend – une technique qui l’a toujours rattaché à Vivier – transcende ses occurrences dans les œuvres antérieures. De son côté, à l’image d’autres pièces de Rea, Homme-Papillon réclame d’être attentif à l’évolution de plusieurs plans, notamment celui de processus récurrents d’accélération dont émergent, ou auxquels se superposent, des perturbations de plus en plus denses, comme ces formes engendrées par des équations chaotiques et qui surgissent tout à coup.

Chez Palmieri aussi, on retrouvait d’entrée de jeu le style qui lui est typique, proche de Messiaen et de Tremblay sur les plans pianistique et harmonique. Cependant, traits et accords prenaient ici un sens particulier du fait des nombreuses focalisations sur des notes répétées, qui donnaient tout son sens au titre de l’œuvre. Partie d’un grand cycle basé sur les écrits de Pier Paolo Pasolini et qui mériterait que l’on s’y attarde plus longuement quant aux liens que les deux mondes entretiennent entre eux, il me faut maintenant souhaiter que Ossesssione puisse s’entendre sur l’un ou l’autre site de musique en continu[1], pour être plus attentif à l’interaction entre la soliste omniprésente et l’ensemble.

Agencées ainsi, et superbement interprétées par les musiciens de l’Ensemble de la SMCQ sous la direction de Walter Boudreau, les trois œuvres créaient une alternance lent-vif-lent sur le plan de l’agogique générale du programme, malgré les profils d’accélération en dent de scie du Rea. Un public nombreux a réservé un accueil chaleureux aux trois œuvres, malgré le ton plutôt sérieux qu’elles affectaient communément. De mon côté, peu de choses ont affecté mon plaisir, sinon de ne pouvoir lire les note de programme entre chaque œuvre (à cause d’un parti pris d’obscurité, sans doute pour ne pas « casser le mystère » ? La prochaine fois, n’ayant pas de cellulaire, j’apporterai une lampe de poche…); de trop souvent ne pas pouvoir suivre le texte de Clere Vénus, chanté et récité pourtant avec la meilleure intention et réalisation possible (et combien habitée !) par Marie-Danielle Parent (il faut dire que la langue poétique de Louise Labbé réclamerait une lecture préalable très attentive); et enfin, de ne pas pouvoir clairement distinguer les envolées « non humaines » du Disklavier de celles exécutées en direct par Louise Bessette (la transmission sur écran de la captation du clavier par une caméra, révélant le subterfuge, ne gâterait rien au plaisir, à mon avis…).

Si, après ce concert SMCQ, lui-même précédé par un vernissage d’œuvres visuelles inspirées par des musiques de John Rea et par une table-ronde, on se déplaçait sans trop traîner de la salle Pierre-Mercure vers la Maison symphonique, on pouvait poursuivre cette soirée par le concert inaugural du NEM. Il faut saluer les beaux hasards qui ont évité le conflit d’horaire entre les deux organismes concernés : ce n’est pas toujours une mince affaire de concilier horaires de musiciens et disponibilité des salles ! Pour ma part, un décalage horaire encore mal rétabli m’a empêché de profiter en pleine lucidité de la prestation de l’ensemble de Lorraine Vaillancourt. Quel dommage de cogner des clous en plein Accident (Tombeau de Gérard Grisey) de John Rea, une pièce[2] dont j’ai pourtant déjà aimé les trois climats, et surtout de trouver insupportablement long Éclats-Multiples de Pierre Boulez ! Et quel dommage également de ne pas mieux connaître les Drei Stücke opus 6 pour orchestre d’Alban Berg pour apprécier encore mieux cette « création » de l’orchestration qu’en a faite John Rea, après le tour de force de Wozzeck… À défaut, je ne peux que reconnaître la puissance de cette « réduction » tout autant que la capacité des musiciens d’en transmettre toutes les péripéties dramatiques.

En tout cas, le menu de cette soirée était relevé et lançait en grande l’année Rea !

Malheureusement, ce deuxième concert a été l’occasion d’un désagrément, celui de lire, trois jours plus tard, une nouvelle pique du critique du Devoir, Christophe Huss, sur le public épars qui assistait à ce concert du NEM, et ce désolant paragraphe :

La désaffection du public fait partie des observations récurrentes lorsqu’on parle de musiques de création. Mais lorsque personne, ou presque, ne vient lorsque est présenté Éclat/Multiples, une pièce de quarante ans d’existence, composée par Pierre Boulez, l’autorité suprême en la matière, honoré tous azimuts par une multitude de prix et par une cohorte d’affidés, on se dit que le chemin va être sacrément long, si tant est qu’il mène quelque part.

Cela était d’autant plus choquant que, dès la semaine suivante, on pouvait lire M. Huss exprimer longuement sa « honte » qu’un presque aussi petit public ne soit venu assister au concert où le violoniste Gil Shaham interprétait les 6 Sonates et Partitas pour violon seul de Bach. Là, tout le monde était coupable de l’ignorance, de la barbarie qui expliquerait une telle absence de public : arrêt de l’enseignement de la musique et pulvérisation de la chaîne culturelle de notre radio nationale, […] avalisée par le CRTC; paupérisation de la place et de la nature de la couverture de la culture dans les médias […]organisée par autant de complices de l’imperceptible hold-up du mot « culture » par l’industrie du divertissement. Puis d’attaquer l’OSM lui-même et sa priorité de vendre son spectacle avec Patrick Bruel : quand on abandonne ses propres valeurs pour faire promouvoir que sais-je d’autre, on participe soi-même au naufrage du bateau.

Il n’y avait point de tels constats et analyses pour le concert du NEM. Ici les seuls « coupables » du public épars sont – il faut le comprendre – les compositeurs et les interprètes eux-mêmes, et sûrement aussi les subventionneurs qui s’obstinent à encourager tout ce beau monde. Il y a trop visiblement mauvaise foi, trop clairement « deux poids, deux mesures » dans les propos du critique… 32 ans après l’analyse rigoureuse des rapports entre l’appareil de création et de diffusion de la musique nouvelle et le public présentée par Pierre-Michel Menger (Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le mélomane et l’État dans la société contemporaine), ce n’est certes pas chez notre critique que nous trouverons une mise à jour sérieuse des constats d’alors.

Le cas échéant qu’il eût assisté au concert de la SMCQ que nous venions de quitter, il n’en aurait probablement pas souligné le parterre quasi plein et enthousiaste. Même chose pour, quelques jours plus tard, la pleine Chapelle historique du Bon-Pasteur qui a accueilli le premier concert de l’ensemble Transmission. On ne le voit pas non plus souligner les salles combles qui applaudissent aux événements-concerts de l’ECM+. À l’instar du concert Shaham, pourquoi donc ne pas s’être apitoyé, pour celui du NEM, sur la « barbarisation » du public, qui, encore une fois, semble avoir négligé une qualité et une haute exigence pourtant mille fois louangées, quand il s’agit du NEM et de sa chef, Lorraine Vaillancourt ?

Pour en revenir à Transmission, ce 2 octobre, l’ensemble en résidence à la « Maison de la musique » présentait deux créations, d’Éric Champagne et de Jean Lesage, aux côtés d’un curieux Wolfgang Rihm de jeunesse et de la réduction pour quintette de la Symphonie de chambre opus 9 de Schoenberg par Anton Webern. Du premier, dans Paraphrase, composé à l’âge de 20 ans, des textures presque systématiques, assez typiques de l’époque (1972), cèdent à la fin devant un geste antithétique et annihilateur qui laisse présager le Rihm hyper-expressionniste et théâtral à venir. Quant à Webern, c’était un émerveillement de remarquer à quel point l’arrangeur a su conserver la toujours remarquable prolifération motivique de l’original. Nous venions de le vivre avec Rea : dans le cas d’œuvres aussi profuses, l’art de la réduction réclame encore plus de soins que la simple orchestration.

Un changement dans la politique des heures de concert de la Chapelle (qui passent de façon assez générale de 20h00 à 19h30, ce qui oblige à souper plus tôt, à la « québécoise » ou plus tard, à « l’espagnole »…) m’a malheureusement fait rater la création de la Petite sonate pour violon et violoncelle de Champagne, mais l’encore jeune compositeur (35 ans) nous gratifiera d’au moins une autre création cette année (pour le quatuor Molinari, en mai).

Pour ce qui est de la nouvelle œuvre de Lesage, intitulée Saturnales, elle nous livrait en peu de temps (à peine 10 minutes, il me semble) un bon concentré du style du compositeur. Imprévisibilité, ruptures, plaisir de l’errance : voilà ce que Lesage dit avoir conservé de ce que pourrait évoquer le titre. Mais, à cause de ce tempo initial global relativement modéré, et de cette seconde partie encore plus lente se raréfiant finalement dans l’extrême pianissimo, on aurait dit que l’on avait plutôt surpris cette saturnale en cours de route, vers sa phase terminale, tout débordement, toute débauche et licence, tout désordre étant d’ores et déjà en bonne voie d’assoupissement. Les lyrismes superposés des 4 instrumentistes (clarinette, violon, violoncelle et piano), accompagnés parfois de tremoli et trilles fugaces, donnent lieu, comme souvent chez Lesage, à des rencontres harmoniques curieuses, allusions stylistiques aussi vite disparues qu’elles apparaissaient. Ce détournement de « l’oreille tonale » se poursuit dans le second volet, alors que la texture d’accompagnement se cristallise autour d’accords au piano et que se fragmente encore plus un discours porté peu à peu vers le silence.

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Quelques pas dans une saison… Marqués, il faut le redire, par la grande qualité des interprétations. Les étapes suivantes attendent les aventuriers de l’écoute ! Qu’ils soient toujours plus nombreux, pour faire mentir les critiques, ou leur clouer le bec…

Michel Gonneville

8 octobre 2015

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