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Musique visuelle – Écarts et correspondances

Posted on 30/04/202608/05/2026 By michel

Le présent article est tout sauf impartial… Il s’agit plutôt d’inciter le lecteur à se déplacer pour aller visiter, voir, expérimenter une exposition présentée jusqu’au 23 mai prochain à la Galerie B-312 (Édifice Belgo, espace 403) et qui dispose en une magnifique partition commune les tableaux de deux artistes amis, Mario Côté et David Blatherwick.

Tout sauf impartial, puisque mes propres collaborations avec Mario Côté s’étendent depuis 1994 jusqu’encore en 2025 et concernent des projets de plusieurs genres et ampleurs. Mais, au-delà de cette note personnelle, Mario est également connu pour plusieurs autres projets avec ou autour de musiques, musiciens et compositeurs, projets qui lui ont attiré l’attention, le respect, non ! mieux  : l’admiration d’un public sensible. Depuis son immense polyptyque Palais de Mari inspiré par l’œuvre éponyme de Morton Feldman jusqu’à de récents films qui magnifient les musiques de compositeurs slaves et leurs interprétations par le Nouvel Ensemble Moderne sous la direction de Lorraine Vaillancourt, Mario a plus que suffisamment démontré sa « mélomanie », son attachement profond à la musique, à ses techniques et évocations, et son habileté à l’attirer et à la « traduire » dans son propre domaine de l’art visuel.

Quant à David Blatherwick, je ne le connaissais pas et je l’ai découvert le 21 avril lors de la discussion organisée par la Galerie. Collègue de Côté au département des arts visuels de l’UQAM, il a entretenu avec lui une correspondance amicale et franche qui a fait naître ce projet d’exposition en duo.

Une présentation de l’exposition figure sur le site de la galerie et en constitue un bon commentaire.

https://galerieb312.ca/programmation/david-blatherwick-de-la-conversation-en-peinture-ecarts-et-correspondances

À mon avis, cette présentation résonnera d’autant plus à l’esprit du visiteur que celui-ci aura préalablement expérimenté les œuvres et l’espace de leur exposition. Quant à moi, je voudrais plutôt préparer à cette visite.

L’exposition présente, dans sa salle principale, 4 grandes toiles de Mario Côté et 6 petits tableaux de David Blatherwick. Déjà le contraste des formats étonnera. Mais ce qui attirera aussi l’attention, c’est cette espèce de « grille » de clous enfoncés dans le mur principal, dont on se rendra peut-être compte qu’ils établissent en fait un espace possible d’accrochage des tableaux, un possible qui révèle alors l’art de l’accrochage choisi. Celui-ci est parfois plus haut ou plus bas que la hauteur moyenne et habituelle adoptée par les galeries. On pense à ces grandes pièces de château où des murs étaient tout entier tapissés, de bas en haut, par des tableaux. À une échelle plus « économe », le regard, ici aussi, migre sur l’ensemble comme sur une mélodie, le terme musical de « hauteur » prenant ici un sens graphique. De plus, – autres dimensions musicales -, le forte (ou encore « la dimension orchestrale ») des grands formats de Côté jouxte le mezzo piano (ou le « chambrisme ») des petits formats de Blatherwick. 

Sur le mur qui fait face à ces tableaux, des photomontages et des esquisses pourront renvoyer le visiteur à l’intimité des ateliers où se sont élaborées les œuvres.

De plus, il n’est pas jusqu’au grand mur-fenêtre qui n’ait fait l’objet d’attention des collègues : des lignes mondriaanesques les découpent, évocatrices des géométries de Côté, et intègrent un rectangle coloré de la grandeur des Blatherwick.

Enfin, contrairement aux œuvres de la salle principale, celles de la petite pièce adjacente ont été réalisées spécifiquement pour l’exposition et, volontairement, inversent l’association des formats aux deux artistes. Côté propose ainsi cinq petits tableaux, dont j’ai associé les compositions à ces profils de toitures qu’il avait filmées pour certaines vidéos auxquelles j’avais collaboré. Blatherwick, pour sa part, explose son format et occupe d’un grand dessin la totalité de la surface du mur du fond.

C’est donc dire à quel point l’occupation de l’espace de la galerie a été mûrement pensé conjointement par les deux artistes. Leur complicité était évidente lors de la discussion du 21 avril, malgré l’évidente individualisation de leur esthétique.

J’en viens justement à leurs langages, si distincts. Si l’un et l’autre se sont dits intéressés par le corps comme « générateur de formes et de mouvements » (voir la notice de Joannie Boulais précitée), l’intégration de cet élément est bien différent, plus géométrique et abstrait chez l’un, plus « organique » et parfois presque figuratif chez l’autre.

Ainsi, en scrutant ses tableaux, on peut découvrir que Blatherwick compose, juxtapose, superpose les courbes de bras et de jambes, avec leurs plis et replis, dont il perturbe ensuite la « représentation » en en subdivisant les surfaces par des jeux de transparence ou de couleurs souvent contrastantes. L’effet est alors celui de petites masses souplement organisées.

Pour sa part, si, dans trois de ses quatre tableaux, Mario Côté insère des signes graphiques qui renvoient à la musique (manche de guitare, ouïes de violon, clavier de piano, portée de 5 lignes), la présence du corps musicien, évoqué par l’artiste lui-même, se révèle autrement, et se situe dans la lignée des constructions cubistes de Picasso et de Braque.

Voir Picasso, Le guitariste (1910)et Braque, L’homme à la guitare (1911-1912) 

Avec, en fond, une forme circulaire ou ovoïde, seul élément non rectiligne de cette construction, les lignes et surfaces qui pourraient reconstituer ce corps à nos yeux résultent de découpages complets ou partiels, puis de déplacements ou d’effets de pliage de ces découpes. C’est à tout un jeu de « lecture » observatrice qu’on peut se livrer pour identifier ces surfaces, retracer leur emplacement d’origine ou découvrir les effets de transparence auxquels elles sont soumises. Les « corps » résultants en prennent une valeur quasi-sculpturale.

Analyse d’exemples de découpage / pliage. La texture bleutée du coin inférieur gauche du tableau a été « découverte » par un premier découpage / pliage (1, révélant une surface grise) puis le triangle gris résultant de cette opération a lui-même fait l’objet d’un pliage (2, révélant une surface brune). Plus complexe, le découpage / pliage du coin supérieur gauche est également un très bel exemple de ce type de “manipulation”. On peut aussi observer là d’intéressantes “contradictions” (volontaires) quant aux textures colorées des surfaces (brunes ou grises) repliées, et de tout aussi subtils jeux de transparence qui affectent les S des ouïes de violon.

Une fois cela dit, il faudrait aussi s’attarder aux textures fort travaillées qui « habillent » ou « habitent » les surfaces chez Côté, ou encore à la « touche » particulière des pinceaux de Blatherwick…

= = = = =

Comme le cinéma, le théâtre sur scène et la chorégraphie (regroupés avec elle sous le terme d’« arts vivants »…), la musique est un art du « temps contraint » : on doit assister à l’entièreté de la durée de la présentation d’une œuvre pour s’en faire une idée juste. La peinture (comme la sculpture, l’architecture, et peut-être aussi la littérature ?) est un art du « temps libre ». Le regard s’y promène à son rythme, quelques secondes, quelques minutes… C’est le temps que l’on consacre à son déchiffrement, à son analyse, qui permet de découvrir une œuvre, d’y voir toutes les habiletés qui y sont savamment et bellement déployées.

Avec ce qui précède, j’espère avoir donné envie au lecteur d’aller consacrer un peu de son temps à examiner, scruter, et peut-être, in fine, admirer les œuvres de deux artistes qui composent si attentivement la matière visuelle (lignes, couleurs, formes), de façon à ce qu’elle en arrive à plaire à leur propre goût, en souhaitant que le nôtre s’en approche et s’y sente bien.

comprendre la musique [peinture] signifie,

dans une large mesure, ‘se sentir bien’ avec elle.

(adapté de Charles Rosen, Aux confins du sens, p. 20)

Michel Gonneville

Exposition

David Blatherwick et Mario Côté – De la conversation en peinture : Écarts et correspondances

du 18 avril au 23 mai 2026

Galerie B-312, espace 403, édifice Belgo, 372, rue Ste-Catherine ouest, Montréal

Crédits photos © Guy L’Heureux

(Michel Gonneville), Blatherwick, David (artiste visuel), Carnets, Côté, Mario (artiste visuel), Saison 2025-2026

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