Mario Côté réinterprète Galina Oustvolskaïa

L’artiste multidisciplinaire Mario Côté présente à la Galerie Trois-Points une exposition intitulée Sonata / Oustvolskaïa qui témoigne du développement de ses recherches sur la « traduction graphique et picturale » d’œuvres musicales, recherches déjà sérieusement entamées dans le cadre de l’immense travail autour de Crippled Symmetry et Palais de Mari de Morton Feldman[1].

Le peintre se tourne cette fois vers la compositrice russe Galina Oustvolskaïa, et plus particulièrement vers la Sonate no 6 pour piano solo de cette dernière. Le contraste entre les deux compositeurs vaut la peine d’être souligné. Autant Feldman se meut dans la douceur (sa musique dépasse rarement la dynamique piano), autant – du moins dans cette Sonate – Oustvolskaïa martèle presque sans relâche, dans une intensité diamétralement opposée – ffff, voire fffff – d’épaisses grappes de sons (des clusters) dont la succession souvent périodique dessine des sortes de mélodies âpres et obsessives. Une musique qui se veut aussi exacerbée et déchirante que l’autre se veut retenue, ou « neutre ». Chez le Feldman des œuvres mentionnées, les contrastes d’intensité sont à peu près inexistants alors que Oustvalskaïa, au contraire, en introduira certains – même si rarement ! – de façon dramatique et tranchée : on pense au choral subito pianissimo vers la fin de la Sonate.

Dans les grands polyptyques de tableaux traduisant l’œuvre de Feldman, Mario Côté suivait attentivement, page par page, mesure par mesure, les partitions des deux œuvres du compositeur américain. Toujours à la recherche de codes satisfaisants pour effectuer la traduction « de la partition vers le tableau », tant sur le plan des couleurs que sur celui de la composition, Mario Côté a choisi cette fois, non pas de transcrire / traduire l’entièreté de la partition de la Sonate no 6, mais uniquement quelques-uns des très nombreux clusters qu’elle comporte, chaque tableau « représentant » ici un seul et unique cluster. Suivant un même procédé que pour Feldman, chaque note du cluster est traduite par une bande rectangulaire, horizontale ou verticale selon la main qui joue cette note, et se voit attribuer une couleur et un emplacement précis dans le tableau. À cette base de type hard edge, dont les différentes surfaces monochromes sont parfois adoucies par des coulées, ou leurs bords agrémentées de quelque ligne discrètement sinueuse, Côté superpose une seconde « représentation » du cluster, sous la forme cette fois de treillis bicolores, dont les lignes ont été imprimées sur la toile à l’aide d’une corde imprégnée de couleur, fragiles treillis parfois plus tendus et parfois comme flottant au vent.

Après réflexion sur le sens de cette entreprise, et après comparaison avec la précédente autour de Feldman, ce qui me frappe ici, c’est le contraste qui existe entre cette musique extrême et sa « traduction ». Si la rigueur dans la construction chez Côté – encore qu’agréablement brouillée par les altérations mentionnées – semble renvoyer à celle de la Sonate (quoique, chez Oustvolskaïa, on devrait plutôt parler d’austérité ou d’exigence que de rigueur), d’évidence le peintre ne vise pas à répercuter l’expression quasi surhumaine, le cri démesuré de cette œuvre musicale. La violence implacable des clusters est plutôt évacuée : on dirait une sorte « d’arrêt sur image » sur certains d’entre eux, qui les décontextualise et les observe comme une couleur, avant de les transposer en singulières harmonies de tons relativement doux.

On sera intéressé de savoir que Mario Côté a choisi de filmer le pianiste Jacques Drouin (du Nouvel Ensemble Moderne) jouant cette Sonate de Galina Oustvolskaïa. Ce film sera présenté prochainement dans le cadre du FIFA. Si on a en mémoire les très intelligentes et sensibles conjonctions entre image et musique que l’artiste visuel a déjà réalisées dans le cadre d’œuvres vidéographiques et filmiques, ou simplement si l’on s’intéresse aux dialogues entre musique et arts visuels, on aura envie de voir le résultat de cette rencontre Côté / Drouin / Oustolskaïa comme prolongement de l’exposition de la Galerie Trois-Points.

L’exposition se poursuit jusqu’au 13 février 2016. À noter que dans une salle adjacente, Mario Côté présente trois photomontages qui sont de hommages à autant d’amis artistes. Outre des combinaisons de barres verticales et horizontales similaires à celles des tableaux Feldman et Oustvolskaïa, la transposition codée de ces noms (Stéphane La Rue, Francine Savard, Monique Régimbald-Zeiber) engendre également la partition de brèves partitions pour piano (!), autre débordement d’un artiste multidisciplinaire passionné par l’art des sons.

Michel Gonneville

qui a eu le très grand plaisir de travailler avec Mario Côté

dans le cadre de différents projets.


[1] J’avais déjà écrit sur ces premières étapes ici, dans Cette ville étrange.

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