Le Stylus Phantasticus de Jean Lesage, ou le jardin aux sentiers qui convergent

Le Stylus Phantasticus de Jean Lesage, ou le jardin aux sentiers qui convergent.

 

Avec l’arrivée d’avril se profile à l’horizon la fin de la saison des concerts 2016-2017. Sur la scène des musiques contemporaines, l’année qui s’achève fut notamment l’occasion, pour l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), d’entreprendre une neuvième tournée à travers le pays. Avec Génération2016, l’ensemble mena en effet une part de la jeune création canadienne d’un océan à l’autre. Pour clôturer l’année en beauté, celui-ci convie maintenant le public montréalais à son prochain concert.

Intitulé Stylus Phantasticus, ce concert aura lieu le 26 avril prochain, et regroupera sur une même scène un orchestre de 16 musiciens, le Quatuor Molinari et le violoniste Victor Fournelle-Blain, tous placés sous la direction de Véronique Lacroix. En grande partie, ce spectacle se veut un portrait du compositeur Jean Lesage et de son univers original, à la fois coloré et surprenant. Pour l’occasion, des toiles de peintres majeurs du XXe siècle ayant inspiré Lesage seront projetées sur grands écrans au fil des œuvres, apportant cet aspect multimédia qui fait la griffe et la réputation de l’ECM+, et révéleront l’affinité particulière du compositeur pour les arts visuels. Deux créations de ce compositeur sont prévues au programme, ainsi qu’une troisième, signée Yannick Plamondon.

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Jean Lesage et le Stylus Phantasticus

D’abord versé dans les arcanes de la musique baroque, Jean Lesage révèle avoir été, au début de sa carrière, un « interprète enthousiaste au clavecin, à l’orgue et au clavicorde »[1]. Depuis plusieurs années maintenant, il intègre les leçons de sa pratique instrumentale à son métier de compositeur, métier qu’il enseigne lui-même à l’Université McGill depuis 1999. La façon dont il évoque son approche de la création est d’ailleurs à l’image de sa musique elle-même, c’est-à-dire une succession rapide d’idées multiples, reliées entre elles par un idéal de variété.

J’ai transposé en mon propre langage le discours distinctif des toccates de Frescobaldi ou des préludes de Buxtehude : successions rapides d’idées musicales antagonistes, conception formelle en mosaïque, brusques variations de climats et de mouvements, discours en perpétuelles ruptures, traitement harmonique et rythmique diversifié, qui dévoile un goût marqué pour l’artifice et l’emphase théâtrale.

Le stylus phantasticus, c’est précisément cette approche baroque reprise par Jean Lesage et adaptée à la sensibilité et aux moyens techniques qui nous sont contemporains. Le jeu des citations qui caractérise son travail, et qui consiste en l’intégration transfigurante d’éléments provenant d’autres titres du répertoire, ajoute encore à ce regard. Sans nul doute, Lesage préfère, dans son écriture, faire fi du temps qui passe et des conventions esthétiques, préférant embrasser d’un coup d’œil contemporain l’ensemble de l’histoire de la musique occidentale, et entrant en dialogue tantôt avec une époque, tantôt avec une autre.

L’initiative d’un concert presque entièrement consacré à la musique de Jean Lesage constitue assurément une occasion à ne pas manquer pour celles et ceux qui voudraient se familiariser avec cet univers sonore singulier. Il y a quelques années, le compositeur Michel Gonneville faisait remarquer qu’au sein d’une production dense et parfois déroutante, « Le projet Mozart apparaît comme une promenade bien balisée qui peut servir d’excellente introduction à la pensée du compositeur, à sa façon de s’intéresser au passé de la musique pour le réinterpréter, pour lui donner un autre sens, pour le réactualiser » [2]. Or, Le projet Amadeus, œuvre de Lesage qui sera donnée en création lors du concert du 26 avril prochain, fera entendre une version augmentée, pour petit orchestre, du Projet Mozart – originalement conçu pour violon/violoncelle/piano. L’exécution de cette œuvre représente en conséquence une chance non négligeable de s’initier à la musique de Lesage tout en revisitant la Sonate K330 du célèbre compositeur.

L’ECM+ annonce aussi la création du concerto pour violon Soliloques aux figures éphémères comme le point culminant de son concert. En expliquant que dans cette œuvre, « l’utilisation des lignes et couleurs structurantes rassemble et unifie les fragments d’un même discours », la chef Véronique Lacroix souligne la parenté de l’écriture musicale de Lesage dans cette pièce avec l’esthétique des peintres cubistes, dont plusieurs œuvres pourront être appréciées sur trois écrans au cours du concerto. Confiée au violoniste Victor Fournelle-Blain et à l’ECM+, cette partition viendra, par ailleurs, confirmer un peu plus encore la fascination du compositeur pour son instrument de prédilection et pour les cordes en général. Lesage en effet a composé de nombreuses œuvres pour cet instrumentarium emblématique du baroque, dont rien de moins que quatre quatuors à cordes (avec un cinquième en chantier !). L’exécution du concerto promet enfin d’illustrer concrètement la façon dont le compositeur procède à l’actualisation de ce genre historique et au chamboulement de ses conventions.

Au chapitre des quatuors à cordes, soulignons par ailleurs que le Quatuor Molinari participera à ce concert de l’ECM+ pour y interpréter plusieurs mouvements du quatrième Quatuor à de Lesage.

Au final, on reconnaîtra dans la musique de Lesage une convergence de multiples pratiques et tendances caractéristiques de plusieurs représentants de cette génération dite post-moderne qui, peut-être la première, fit un pas en direction de l’éclatement des cloisons musicales les plus rigides.

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Yannick Plamondon : « jusqu’à l’impossible, jusqu’à l’échec du son : et d’un coup de pied violent, jeter son lutrin par terre puis… quitter résolument la scène »

La troisième création au programme du concert constitue le fruit d’une commande passée par l’ECM+ au compositeur Yannick Plamondon dans les circonstances amères entourant le départ précipité du réalisateur Laurent Major des ondes de Radio-Canada. En 2015, le ressac engendré par les coupes répétées visant la radiodiffusion de la musique de création sur les ondes de la radio d’État a effectivement fini par coûter son poste à ce grand défenseur de la musique contemporaine, qui a consacré de larges pans de sa carrière à l’enregistrement et à la promotion de ce répertoire honni des plus importants canaux médiatiques.

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C’est à l’occasion d’une soirée organisée par le Centre de musique canadienne au Québec, qui visait justement à souligner la contribution extraordinaire de Laurent Major à notre milieu, que le projet d’une œuvre hommage est né dans l’esprit de la chef de l’ECM+, Véronique Lacroix. À cette occasion, celle-ci s’était en effet engagée publiquement à faire la commande d’une œuvre qui témoignerait de la fécondité et de la richesse d’une collaboration qui s’est établie entre le réalisateur et l’ECM+, et ce dès les débuts de l’ensemble, il y a 30 ans maintenant. Pour Véronique Lacroix, en prenant en considération les affinités musicales de Laurent Major – qui a coproduit et diffusé des centaines de concerts et de nombreux enregistrements en vue de faire connaître la création musicale d’ici – l’idée de passer commande au compositeur Yannick Plamondon pour cet hommage s’est vite imposée. Par ailleurs, soulignons que L (pour Laurent Major) porte désormais à quatre le nombre des œuvres commandées à ce compositeur par l’ECM+.

Yannick Plamondon, qui, comme de nombreux autres compositeurs, a bénéficié des précieux services de Laurent Major, lui rend ici un hommage bien senti et vibrant. Dans L (pour Laurent) — pour basson, cor, piano et quatuor à cordes — il souligne l’affection de son collègue et ami pour le basson, en confiant à cet instrument une partie d’une grande virtuosité. Dans cette extrême exigence, peut-être rend-il un ultime salut à celui qui a porté à bout de bras l’espoir de jours meilleurs pour la musique de création sur les ondes de notre radio, qui a porté à bout de mémoire tous ces projets passés qui, dans notre actualité aux œillères calcifiées, nous paraissent aujourd’hui transgresser les frontières du vraisemblable…

 

Paul Bazin

 

[1] Jean Lesage, « Poétique musicale », <http://www.jeanlesage.net/fr/poetique> (consulté le 11 avril 2016).

[2] Michel Gonneville, « Jean Mozart Lesage, ou une boussole pour dériver », Circuit, vol. 18, n° 2, 2008, p. 93.

 

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Stylus Phantasticus

Musique à voir et à entendre

 

Mercredi 26 avril 2017, 19 h 30

Salle Pierre-Mercure

 

Jean Lesage : Soliloques aux figures éphémères (création)
Jean Lesage
 : Le projet Amadeus (création)
Jean Lesage : Ivresses songes sourdes nuits
Jean Lesage : Quatuor à cordes IV
Yannick Plamondon : L (pour Laurent Major) (création)

Véronique Lacroix, dir.
ECM+ 16 musiciens

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