ILLUSIONS – une création multimédia de l’ECM+ et du Trio Gryphon

 Pour Illusions ECM+

Illusions dans l’histoire de l’ECM+ et du Gryphon Trio : innover dans la continuité

« Odyssée multimédia»; « Fête foraine musicale pour orchestre de chambre, trio de solistes et vidéo grand écran »; « Explosion de formes et de couleurs » : les termes choisis pour annoncer le prochain événement de l’Ensemble contemporain de Montréal situent d’emblée celui-ci dans la tradition des spectacles multimédias imaginés par Véronique Lacroix, directrice artistique de l’ensemble. En effet, de par son élaboration autour d’un classique du répertoire servant d’impulsion à la commande de nouvelles œuvres qui y seront associées au sein d’une présentation originale, Illusions se situe bien dans la continuité de la philosophie lancée dès 1991 avec Siegfried – Un matin sur terre, et poursuivie avec succès dans les productions qui se sont succédé depuis près de 30 ans, faisant se côtoyer Bach, Mozart, Wagner, Debussy, Ravel, De Falla et Berg avec Panneton, Rea, Gonneville, Hyland, Yergeau, Lesage, Arcuri, Staniland et Gilbert, pour n’en citer que quelques-uns, convoquant aussi des artistes d’autres disciplines : arts plastiques, danse, vidéo, théâtre, cirque… Le Trio Gryphon est quant à lui tout aussi impliqué dans l’expérience multimédia, avec notamment le projet Constantinople (2004) auquel avaient participé Jacques Collin (design de projections) et Marie-Josée Chartier (mise en espace) qui rejoindront ici les concepteurs de cette nouvelle coproduction Roman Borys et Véronique Lacroix (direction artistique), Kara Blake et Corinne Merrell (conception vidéo), Claude Accolas (éclairages) et Maude Gareau (assistance à la direction artistique). 

Genèse du projet

Interrogée par Alexandre David pour l’émission Pulsar, Véronique Lacroix explique que l’ECM+ et le Trio Gryphon, défendant tous deux le répertoire canadien, avaient depuis longtemps le projet de travailler ensemble, avec la volonté de faire jouer les musiciens dans les trois formules possibles : le trio seul, l’ensemble seul, et les musiciens réunis pour une partie concertante.  Comme il s’agissait aussi de passer des commandes à trois compositeurs d’ici, le Trio de Charles Ives s’est vite imposé : faisant déjà partie du répertoire du Trio Gryphon, il offre en effet de par la diversité de ses trois mouvements une palette très contrastée, permettant de susciter un répertoire nouveau et de faire vivre différents univers dans une « cohabitation heureuse ».  La structure du spectacle est donc  fixée, les mouvements de Ives alternant avec des nouvelles compositions, sollicitées auprès de trois compositeurs ayant déjà collaboré avec l’ECM+ : Nicole Lizée, Gabriel Dharmoo et Simon Martin, tous anciens lauréats du projet Génération.

La vidéo comme révélateur et comme ossature

Roman Borys : Le Trio a aussi servi de point de départ pour les projections vidéo du concert, lesquelles trouvent leur essence dans les détails et l’esprit merveilleux de la culture burlesque et de carnaval du début du 20e siècle aux États-Unis. La musique de Ives se prête en effet particulièrement bien à la transposition visuelle : décrite par son ami Bernard Herrmann comme une réplique photographique d’événements sonores [i], Arthur Berger a quant à lui souligné la capacité de Ives de saisir l’action, ce sens de l’improvisation, les exécutants jouant les notes écrites[iii].    À partir d’une analyse de la composition de Ives, les conceptrices vidéo proposent donc non seulement le cadre général du spectacle, mais aussi un éclairage original sur l’œuvre, qui, de par le travail de création visuelle (un mélange subtil d’images d’archives, d’image de synthèse et de techniques de projections innovantes), fera apparaître d’une manière spécifique les liens entre les deux artistes évoqués plus haut. C’est ainsi que l’image joue un rôle déterminant par rapport à l’ossature du spectacle.

Le Trio de Charles Ives1

There can be nothing « exclusive » about a substantial art.

Charles Ives

Œuvre majeure du répertoire de musique de chambre du XXe siècle, le Trio a été composé en grande partie en 1904/05 avant d’être revu en 1910/11, une période de grande créativité pour Charles Ives. À l’origine de la composition, le souvenir des années de campus à Yale dans la seconde moitié des années 1890. Tous les éléments de la maturité de Ives y sont présents (à part la spatialisation des instruments) : expérimentation formelle, polyrythmie, clusters, strates, citations, humour côtoyant la complexité, référence à des œuvres de grande envergure comme la Concord Sonata.

Les trois mouvements, assez contrastés, s’enchaînent en une sorte de parcours allant de l’expérimentation et l’humour vers la synthèse et la maturité.

1 – Andante. Mouvement assez expérimental : trois parties se succèdent : un duo violoncelle/main droite du piano, un duo violon/main gauche du piano, la 3e étant la superposition des deux premières. Chaque partie est composée de 4 sections allant de la dissonance à la consonance.

2 – TSIAJ (This Scherzo is a Joke). Présence de nombreuses citations, dans un contexte mêlant humour (dans leur manière d’apparaître et de se côtoyer) et complexité.

3 – Moderato con moto – Plus développé, d’une durée égale aux deux précédents, ce dernier mouvement propose une sorte de synthèse des deux autres, dans un idiome quasi romantique, et incluant également la citation d’une hymne et sans doute d’autres sources non identifiées.

Simon Martin – Musique d’art pour orchestre de chambre II

Fondée sur un intérêt pour le son en lui-même, et sollicitant un mode d’écoute proche de celui de l’acousmatique, la musique de Simon Martin se situe sur un plan plus abstrait que celle de Ives, qui est souvent accompagnée d’une référence à quelque chose d’extérieur à elle-même. L’absence délibérée de tout contenu descriptif dans les titres de ses compositions récentes (qui me fait penser à la démarche similaire du compositeur belge Gilles Gobert) illustre en effet cette préoccupation de ne pas perturber par un discours le contact direct que l’auditeur doit avoir avec le son, afin de ne pas brouiller le message. Citant par ailleurs l’influence de John Cage sur sa pensée et son travail, Simon Martin définit la musique d’art comme une philosophie du son, en ce sens qu’elle serait le résultat d’une réflexion critique visant à rendre conscientes l’ensemble des questions auxquelles répond inévitablement tout créateur de musique à propos du rythme, de la durée etc., en les inscrivant dans une démarche. (La citation complète ici). Autre différence avec la musique de Charles Ives, l’extrême dépouillement du matériau choisi pour cette nouvelle oeuvre : Ces 12 minutes qui seront créées en avril exposent le matériau fondamental, l’intervalle de tierce majeure. Cet intervalle superposé à lui-même construit l’accord mi-sol#-do-mi. En intonation juste, les mi de départ et darrivée sont en rapport de fausse octave; la consonance « parfaite » de la tierce induit du désordre. C’est une leçon de vie en même temps qu’un générateur de belles sonorités. (S. M.) Sans avoir étudié la question, ce qui me semble rapprocher les compositeurs serait quelque chose de l’ordre d’un idéal profond qui sous-tend la démarche créatrice et fait référence à un rapport conscient avec la Nature. Le placement de cette nouvelle composition après le premier mouvement du Trio, le plus abstrait de la pièce, en constituera une sorte de prolongement/contrepoint, dans la matière sonore.

Gabriel Dharmoo – Wanmansho

Dans un enchaînement similaire à celui du précédent « binôme », à l’humour et l’énergie du Scherzo de Ives suivra la création de Gabriel Dharmoo, cette fois avec comme point de départ l’esprit du burlesque. Ayant assisté en janvier dernier à une représentation de ses récentes Anthropologies imaginaires, j’en ai gardé à l’esprit l’efficacité dramatique, l’intelligence, la finesse, ainsi que ce mélange de fascination/remise en question qu’a exercée sur le public cette performance très physique en solo accompagnée d’un vidéo de 45 minutes ininterrompues. Représentatif d’une nouvelle orientation dans le travail de Dharmoo, basée sur le concept de folklore imaginaire et faisant usage de toute son expérience d’improvisateur, interprète, compositeur comme de ses voyages et recherches, ce spectacle séduit, amuse et perturbe le spectateur dans un même mouvement, car il brouille les frontières entre l’authentique et l’inventé, entre l’ancestral et le nouveau. Deux spectacles présentés récemment à Montréal me semblent avoir des points communs avec cet univers : les Chants du Capricorne de Scelsi (langage imaginaire et rituel), et les Love Songs d’Ana Sokolovic (démultiplication de l’interprète solo en plusieurs rôles et décharge cathartique). Par rapport à ceux-ci, l’originalité du travail de Gabriel Dharmoo me semble résider dans sa manière de tisser ses influences au sein de mises en abîmes incorporant le spectateur lui-même et son rapport à ce qui lui est présenté. Aussi revient souvent dans les interviews du compositeur l’attitude philosophique (éthique) prônant l’abstention de porter des jugements de valeur sur la primauté d’une tradition musicale sur une autre, rejoignant en cela Ives et Lizée. Pour en revenir à Wanmansho, il faut rappeler d’une part que l’interprétation de la partie vocale sera faite par un soliste autre que le compositeur, en l’occurrence Vincent Ranallo, qui, comme la soprano Carla Huhtanen dans Vestiges d’une fable (Prix collégien en musique contemporaine 2015), devra intégrer ces techniques d’origines diverses et incarner plusieurs personnages, avec tout le travail de précision d’écriture que cela implique. D’autre part, toujours comme dans cette dernière composition, les interprètes de l’ensemble seront amenés à participer à l’action théâtrale. Enfin, il sera intéressant de voir comment l’écriture instrumentale de Dharmoo poursuivra (ou non) l’intégration des éléments présents jusqu’ici : l’illusion d’un « méta-instrument » par le jeu sur les timbres et les ornementations mélodiques, l’orchestration de rythmes de la tradition carnatique…

Nicole Lizée – Wunderkammer 

De par les nombreux parallélismes existant entre sa musique et celle de Ives, le choix de Nicole Lizée pour ce projet semble aller de soi.  En effet, la pratique de la citation, la superposition de différents plans sonores, l’utilisation de polyrythmes, l’intégration d’éléments hétérogènes dans un tout cohérent sont des éléments qu’on retrouve chez les deux compositeurs. Aussi Lizée se réfère-t-elle à de nombreuses inspirations extra-musicales : la liste de ses influences communiquée par Lizée dans l’album anniversaire[ii] du projet Génération sort en effet complètement du lot, incluant la pratique des tables tournantes, le glitch, l’auteur de génériques de films Saul Bass, la technologie obsolète, le psychédélisme des années 60, Hitchcock, Kubrick, Tarantino, Bernard Herrmann, McLuhan, Deleuze, Escher,… Dans son incontournable analyse de This will not be televised[iii], Maxime McKinley a montré en quoi cet éclectisme de Lizée était non-conflictuel en comparaison à celui de Mahler (décrit par Adorno comme un éclectisme « brisé »).

Chez Ives, la source de l’hétérogénéité des matériaux serait plutôt à trouver dans son expérience même de la réalité : les défilés des harmonies (marching bands), les changements involontaires de diapason de chorales paroissiales, les expérimentations de son père (chef d’harmonie pendant la guerre de Sécession, qui considérait Stephen Foster sur un pied d’égalité avec J.-S. Bach),… Il me semble alors qu’on puisse voir un certain parallélisme entre, d’une part, le glitch et le dysfonctionnement chez Lizée, et, d’autre part, la polytonalité, les clusters, et les dissonances de Ives (avec en plus ce lien biographique d’une inspiration paternelle, puisque le père de la compositrice originaire de Gravelbourg y est réparateur de toutes sortes d’objets électroniques), tout en gardant à l’esprit (avec McKinley) la spécificité de l’univers de Lizée, caractérisé par le post pop-art, le rétro-futurisme et les références aux théories de Deleuze et Derrida. Pour ce projet, cinquième concerto pour trio et ensemble co-commandé par le Gryphon Trio, la musique a été écrite pour un ensemble acoustique (seul le clavecin est amplifié), occasion pour Lizée de poursuivre l’exploration dans l’écriture instrumentale sans électronique.  Il s’agit pour elle d’une troisième collaboration avec l’ECM+ après Left Brain / Right Brain, où l’affection pour le hi-hat, les sonorités envoûtantes du piano, les micropolyphonies et le glitch (de par les répétitions fragmentées) étaient déjà bien présents, et X is for Xerxes pour un ensemble plus imposant.  Puisqu’aucune des obsessions de Nicole Lizée (voir la liste plus haut) n’est présente physiquement (sous la forme de LP usagés, de vidéo ou d’icône des années 60 à 80, d’objets obsolètes ou vintage comme l’Omnichord et le Stylophone par exemple), le choix de ce titre permet de faire référence à l’ensemble de son univers qui nous hantera cette fois dans une correspondance plus narrative avec les images.  À la différence de ses Hitchcock Etudes ou de sa récente collaboration avec le San Francisco Symphony2, la vidéo n’a donc pas été traitée dans une conception glitch, mais de manière plus classique, en tandem avec Kara Blake et Corinne Merrell, dont les trouvailles permettent de faire le lien avec Ives, comme ce sera le cas avec les citations musicales.  Cette manière de faire sera sans doute l’objet de nouveau développements au cours de son futur mentorat avec le compositeur de films Howard Shore, obtenu dans le cadre du Prix du Gouverneur du Canada pour les arts de la scène.  Laissons le mot de la fin à la compositrice:  En référence aux Wunderkammer – ou cabinet de curiosités – l’œuvre est composée d’une série de rebondissements et de surprises : tiroirs secrets, miroirs, escaliers miniatures, fantômes. Dans l’esprit du Trio de Ives, la pièce incorpore quelques citations – mais ces dernières sont découpées, mâchées, et fondues – reflets des supports défectueux et dysfonctionnels sur lesquels ils sont joués.

Bruno De Cat – 27 avril 2015

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Notes :

1Un Commentaire critique du Trio est disponible en ligne sur le site de la Charles Ives Society. Retraçant dans son introduction l’historique de la composition et des premières exécutions, il contient une compilation exhaustive de toutes les sources consultées pour arriver à cette édition définitive, publiée en 1984. Ce travail est toujours en cours pour un certain nombre de d’œuvres de Ives. Aussi, la liste complète des emprunts utilisés par le compositeur est répertoriée dans un Catalogue descriptif publié sur le site de l’Université de Yale.

2Depuis la sortie en novembre dernier de son deuxième CD/DVD monographique Bookburners (+ version LP limitée avec remixes), Nicole Lizée continue d’enchaîner les créations à un rythme plus que soutenu.  Parmi les plus récentes, deux ont vu le jour le mois passé : une pièce de 30 minutes autour de l’histoire iconique du LSD pour ensemble, électronique et vidéo commandée par le San Francisco Symphony, et un opéra avec batterie et tables tournantes faisant partie des célébrations du 35è anniversaire du Tapestry Opera, interprété par la même Carla Huhtanen citée plus haut, Ben Reimer, et Lizée aux platines.

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Références :

[i]Charles Ives Remembered – An Oral History. Vivian Perlis. University of Illinois Press, 2002

[ii]Génération – 20 ans (1994-2014), Album anniversaire publié par l’Ensemble contemporain de Montréal, 2014, 144 pages.

[iii]La création musicale au Québec, Jonathan Goldman (éd.) PUM 2014.

Chapitre 16 : Nicole Lizée, Faisceaux imaginaires et « cool media » Maxime McKinley

[Prix Opus Article de l’année 2013-14]

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Illusions – Montréal – Salle Pierre Mercure [30 avril] – Toronto [22 mai] – Ottawa [26 juillet]

Ensemble contemporain de Montréal, dir. Véronique Lacroix [13 musiciens]

Trio Gryphon [Annalee Patipatanakoon, Roman Borys, James Parker]

Vincent Ranallo, baryton

Charles Ives – Trio 1er Mouvement (andante)

Simon Martin – Musique d’art 2 pour orchestre de chambre

Charles Ives – Trio 2è Mouvement – TSIAJ (presto)

Gabriel Dharmoo – Wanmansho

Charles Ives – Trio 3è Mouvement (moderato con moto)

Nicole Lizée – Wunderkammer

Kara Blake & Corinne Merrell : conception vidéo

Jacques Collin : design de projection

Marie-Josée Chartier : mise en espace

Claude Accolas : éclairages

Maude Gareau : assistante à la direction artistique

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