Illusions à l’ECM+ : La fébrilité d’une ambiance de fête

    © photo : James Whittall

Le 30 avril 2015 se tenait à la Salle Pierre-Mercure le concert Illusions, présenté par l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+) sous la direction de Véronique Lacroix. Il y avait foule en ce jeudi soir qui comprenait un lancement de revue, des créations mondiales, un ensemble invité, un écran géant et un encan-bénéfice. Quelle joie de ressentir la fébrilité d’une ambiance de fête à un concert de musiques contemporaines! Fête foraine? Peut-être d’une certaine façon et il y avait aussi quelque chose du cirque, dans la forme du concert, car les « numéros » s’enchaînaient dans un rythme soutenu et les propositions étaient aussi riches que variées.

Le Trio Gryphon a admirablement bien interprété le Piano Trio de Charles Ives, et le fait qu’on l’ait présenté en pièces détachées entre les trois créations ne l’a pas fait souffrir d’un iota. Justesse des tracés mélodiques, vigueur harmonique, humour et présence : les musiciens étaient parfaitement engagés dans cette musique chargée d’images, de références, de citations et de connotations.

Après le premier mouvement du trio de Charles Ives suivait Musique d’art pour orchestre de chambre II de Simon Martin. Cette musique viscérale et assumée, dont les couleurs sont teintées par une lente transformation de la matière, appelle dès les premiers instants à une expérience sensorielle particulièrement méditative. Un début très doux et subaquatique se sculpte en une montée de l’extrême grave vers l’extrême aigu dans laquelle les tierces justes viennent se placer les unes au-dessus des autres. Puis un balancement grave, engendré par le tamtam marque le début d’une seconde partie également structurée selon une lente montée vers l’aigu. Mais cette fois-ci, ce sont les glissandos qui marquent l’oreille, car ils frottent les uns contre les autres. Ce jeu de superpositions crée une certaine distorsion de la matière fréquentielle, mais tout cela se fait en douceur, de façon naturelle, et il n’est jamais question de sonner « faux » ou « juste ». Cela prouve bien que le système élaboré par le compositeur est porteur. Cette Musique d’art est donc un tout cohérent, simple et riche à la fois et donne l’impression qu’elle pourrait se déployer dans un espace temporel beaucoup plus substantiel.

Le second mouvement du Ives donne le ton à la deuxième création de la soirée : ludique, décalé, humoristique. Le baryton Vincent Ranallo entre donc en scène et mène ce spectacle d’un seul homme qui en incarne plusieurs, Wanmansho, du compositeur Gabriel Dharmoo. Cette œuvre vocale représente la célébration de rites préparatoires de «Wanmansho», « le plus grand ambassadeur du théâtre chanté de sa culture […] ainsi que sa remarquable interprétation du mythe de Shreu et Djonr ». De quelle culture s’agit-il? Celle toute fabriquée par l’imagination débordante et débridée de Gabriel Dharmoo! Un folklore imaginaire dans lequel se mélangent dramaturgie, personnages, univers baroque et orientalisme, bref un monde merveilleux et tout à fait original. Une des grandes prouesses de Dharmoo est celle d’arriver à communiquer une histoire qui nous tient captifs même si elle est racontée dans un langage inventé. Il va sans dire que Vincent Ranallo impressionne par son excellente interprétation et son exécution des nombreuses prouesses vocales demandées par le compositeur : falsetto, extrême grave, bruits labiaux, gutturaux, glissandos. Par ailleurs, l’écriture musicale est très bien menée : elle est rythmée, vivante, originale, festive et même parfois inquiétante. On s’amuse à repérer de belles trouvailles timbrales : textures pulsées particulièrement colorées, voix des musiciens de l’ensemble se mêlant à leurs instruments. Le duo Dharmoo-Ranallo est une réussite et les applaudissements chaleureux de la foule l’ont prouvé.

Pour conclure le concert, le Trio Gryphon s’allie avec l’ECM+ pour interpréter la création de Nicole Lizée. Cette compositrice est devenue une figure incontournable de la création musicale canadienne et elle a su, au cours des dernières années, développer un langage très personnel. Pour ce Wunderkammer, la griffe de la compositrice est reconnaissable : nous entendons bien du Lizée! Répétition de petits motifs hachurés, pulsations stables, formules d’échos et couleurs orchestrales marquées par la consonance, les textures mouillées de la cymbale, la trompette avec sourdine. Dans cette pièce, la matière musicale est construite en une succession de gestes constamment perturbés. Quoi de mieux pour dérégler cette sorte d’horloge musicale que d’utiliser la référence à une pulsation stable (parfois binaire, parfois ternaire)? C’est ce que Nicole Lizée fait, et le dérèglement rythmique est efficacement mené tout en étant soutenu par une solide orchestration. Les arrêts subits sont très importants pour la forme. La projection vidéographique rendait par contre la tâche plus difficile de les sentir à leur juste valeur. Ici aussi, on repère de belles trouvailles sonores, comme ces coups d’archet sur les guitares amplifiées. De plus, on perçoit très bien les références pop dans le langage mélodico-harmonique choisi, dominé par les consonances.

Les excellents musiciens de l’ECM+ sont d’admirables porteurs de musique. C’est une très bonne nouvelle que ce spectacle soit repris (à Toronto le 22 mai, à Ottawa le 26 juillet). Un tel travail, une telle réunion de talent méritent d’être largement diffusés!

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