De paysages sonores et d’œuvres de mémoire.

Concert Codes d'accès CRÉDIT Patrick Giguère

Crédit photo : Patrick Giguère

De paysages sonores et d’œuvres de mémoire.

 

L’occasion fait le larron ! Le partenariat entre la société de concerts Codes d’Accès et l’organisme PRIM a non seulement aidé de nombreux artistes de la relève électroacoustique, mais il a finalement accouché d’un concert magnifique qui n’avait d’autres intentions que de diffuser le travail récent de ces compositeurs.

Donc point de thématique, pas de concert, juste un concert d’électro, dans le noir, avec pour moteur trois visions artistiques fortes qui se côtoyaient dans un même espace. D’ailleurs, on a poussé l’audace de la perception pure et neutre en allant jusqu’à ne pas faire de programme imprimé, et jusqu’à proposer une discussion avec les compositeurs après le concert. Donc pas de titre, pas de notes de programme, pas d’explication à propos des intentions… L’auditeur était laissé seul avec l’œuvre sonore, seul avec ses perceptions, seul avec ses références. L’exercice est certes stimulant pour l’imaginaire, mais peut être déconcertant pour certains. À user avec modération…

Ceci dit, le programme (pas trop long !) de trois œuvres était des plus intéressants. L’auditeur était confronté à trois avenues de l’art sonore et à trois chemins (parmi des milliers) possibles dans la réalisation de ce genre.

Cassant la glace, Pierre-Luc Senécal diffusa Leave No Trace dans un espace acoustique immergeant, prenant, englobant. Sans connaître les intentions du créateur (un regard sur ce que le régime nazi fit de la musique et du sens qu’elle véhicule), on percevait nettement les puissantes masses sonores qui se transformaient dans le temps, fluctuant dans les tensions et les énergies, créant un flux aux changements morphologiques. Une écoute attentive percevait des sources sonores issues d’enregistrements d’œuvres du répertoire (des traces d’orgues ici, un écho d’une musique symphonique là-bas…), confirmant cette idée qu’une musique déformée véhicule un discours autre que son sens premier… Les distorsions de l’histoire et des perceptions jouent donc un rôle dans cette œuvre prenante, intrigante, mais assurément marquante de par son intensité et son unité de discours.

Regard(s), la création de Quentin Lauvray, évoluait clairement dans un autre univers. Le compositeur confrontait deux types sonores extrêmes : des séquences articulées et rythmiques, se retrouvaient en opposition (ou en contrepoint, d’une certaine façon) avec des plages sonores issues du quotidien. Ces paysages sonores, forcément archiréalistes, connotés et identifiables par l’auditeur, offrait une forme d’évasion poétique, ou à tout le moins narrative, à travers une œuvre où le discours oscillait entre deux mondes. L’exercice était fort intéressant, mais sa réalisation souffrait de quelques longueurs.

En conclusion, Gabriel Ledoux diffusa des attraits de son projet Un 22 février en exil. D De son œuvre originellement diffusée à la salla Rosa en août 2017 dans une forme mixte (un ensemble à cordes live interagissait avec la bande, constituée d’un montage d’entrevues diverses.), le compositeur proposait ici une nouvelle configuration, où les instruments acoustiques étaient enregistrés et mixés avec les entrevues. L’œuvre a ici une teneur nettement différente des deux autres propositions. Les entrevues étant à l’avant-plan, la «musique» étant reléguée au second plan (ou émanant du rythme des voix, c’est selon les perceptions), on pourrait parler ici d’un «audio-documentaire». J’oserais faire le parallèle entre le travail sonore de Ledoux et les films de « cinéma-vérité », surtout ceux de Pierre Perreault, dont le magnifique Pour la suite du monde s’écoute pratiquement mieux qu’il ne se regarde. Sauf qu’ici, le dialecte de l’Ile aux Coudres a fait place au vernaculaire contemporain urbain. Si le projet semble se structurer intuitivement, il demeure que la fluidité des entrevues et de leur montage envoûte rapidement l’auditeur qui acceptera de plonger dans cette introspection.

Bravo à Codes d’Accès qui, avec ce partenariat unique avec PRIM, offre à des compositeurs des opportunités uniques de développer leurs œuvres. Ce concert prouve que les efforts ont porté fruit !

Éric Champagne

 

CDA x PRIM : Ledoux, Lauvray, Senécal.

Le vendredi 30 novembre 2018, 20 h, au Studio multimédia du Conservatoire

Pierre-Luc Senécal – Leave No Trace (2018, création)

Quentin Lauvray – Regard(s), (2018, création)

Gabriel Ledoux – Un 22 février en exil (extraits)

 

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